La naissance d’un papa – chapitre 1

Je te regarde, ma virgule.

Les yeux fous, tu tètes ta maman. T’es dans un état second quand tu manges, une sorte de transe magnifiée d’extase. T’es belle. Les yeux de maman sur ton visage sont beaux, eux aussi. Vos regards emmêlés brillent de sourires passionnés. Le vent s’engouffre par la fenêtre entrouverte, léger, agréable.

C’est un moment de paix, d’harmonie.

L’accouchement est loin, maintenant.

Deux semaines à la vitesse de l’éclair. Nos repères chamboulés, nos pensées éparpillées. Pendant que j’apprends à devenir papa, maman, elle, guérit doucement.

Parce que oui, maman a besoin de guérir. Et là je m’adresse aussi un peu à moi, au fond. J’ai cette nécessité de recracher ce ballon coincé dans ma gorge qui se gonfle quand je repense à ces moments.

Dimanche 24 mai, 17h

La voiture file sur l’autoroute rafistolée. Ça secoue. Pas comme des pavés, ni comme des chemins perdus à travers champ, mais comme un hoquet intermittent, le genre de hoquet qu’on arrive à oublier entre les crises, mais qui revient lorsqu’on se rend compte qu’il a disparu.

Après quelques heures passées chez mes parents, nous sommes sur la route du retour et ma femme peste contre les nids de poule qui la brinqueballent comme une poupée de chiffon. Elle me lance même un « Si ce soir j’accouche, ce sera la faute à cette route pourrie ». Je ne peux qu’acquiescer.

À ce moment-là, ma femme n’en peut plus. Le mal de dos, les coups plus violents de la petite (un bébé en siège à tendance à taper dans les côtes) et, je pense, un ras-le-bol général de sa condition de femme enceinte qui n’a plus la maîtrise de son corps… pour tout ça, elle s’impatiente.

Et aussi pour satisfaire l’envie de voir le visage de virgule.

Lundi 25 mai, 02h

Nous n’avons pas encore dormi. Ma femme se sent patraque. Depuis plusieurs semaines elle a des contractions toutes les nuits, pas des contractions de travail, mais juste de grossesse. L’utérus se prépare, se muscle. Ce soir, c’est… « différent ». Elle ne sait pas trop me l’expliquer, elle ne trouve pas les mots, mais quelque chose la gêne. J’essaie de la rassurer. Je la serre dans mes bras, la cajole un peu, mais la fatigue finit par l’emporter. Je m’endors peu à peu.

Je suis réveillé dans un sursaut par une main qui me secoue le bras : « j’ai perdu les eaux, dépêche-toi, on y va ».

Là, le ballet commence.

Je titube jusqu’à l’armoire, j’enfile un caleçon propre, une chemise qui traîne encore chiffonnée de la veille, ainsi qu’un bermuda pour être à l’aise – il fait chaud paraît-il dans les maternités, même à deux heures du matin. On passe vite fait par la salle de bain. J’aide ma femme à se débarbouiller. Je me passe un coup de gant de toilette pour me rafraîchir et j’entame l’invocation d’une pile de sacs devant la porte d’entrée.

Sac pour bébé – check.

Sac pour maman – check.

Sac pour papa – check.

De l’argent dans le porte-monnaie – check.

Livret de famille – check.

Premiers habits de bébé – check.

Un paquet de spéculoos salvateur (et il nous aura rendu un grand service, merci à lui) – check.

Pendant que ma femme enfile une robe légère, pour ma part j’essaie de glisser mes pieds dans une paire de chaussures, encore un peu dans le brouillard, puis je charge la voiture. Quelques minutes plus tard, nous roulons vers la maternité, des moments laborieux et une semaine de chamboulements intenses.

Lundi 25 mai 03h00

Point contractions : toutes les 20 minutes.

Les dos d’ânes, c’est une plaie.

C’est moche, ça sert à rien, ça bousille le dos des humains et les amortisseurs des voitures et c’est la hantise des femmes enceintes sur le point d’accoucher. Nous, ça va, on n’en a qu’un à franchir et c’est pour sortir de la rue après dix secondes de route. Papa passe la première, grimpe doucement. Bam Bam. Maman râle et jette un regard noir. La voiture approche la descente, Maman expire tout ce qu’elle peut. Bam Bam. Voilà, c’est fini. Maintenant la route, c’est facile, c’est tout droit.

Ah non.

Les dos d’ânes, c’est une plaie mais les ronds points qui vous forcent à décélérer, à tournicoter puis à accélérer à nouveau, c’est encore pire. Pas de pot, de chez nous à la maternité, sur la demi-heure de route, il y en a un paquet. Côté maman, les contractions sont douloureuses, maintenant. Ma femme ne respire absolument pas comme lors des cours de préparation à la naissance et de toute manière « ça marche pas, alors tais-toi. Laisse-moi gérer ! ».

OK. Gère.

Elle souffle tout l’air qu’elle a dans les poumons. Papa ralentit. Elle s’accroche à la poignée de la porte et serre les dents. Papa tournicote. Elle se crispe et pousse un ronchonnement de mécontentement, main posée sur le bas ventre. Papa accélère. Y’a pas à dire, les ronds points sont la meilleure invention du siècle. J’ai fait le calcul : dix-sept carrefours à sens giratoire entre cet unique dos d’âne et les portes de la maternité.

Dix-sept. Record à battre !

Point Contractions : toutes les 10 minutes

Les portes du parking de la maternité sont closes quand on arrive. On échange un regard un peu inquiet avant de voir le grand panneau « Appuyez ici pour sonner ». Je sors de la voiture. Le vent est frais et je suis maintenant bien réveillé.

Je n’avais pas encore réalisé, à ce moment-là, ce qui se passait. Oui, j’allais devenir papa, mais la naissance me paraissait encore lointaine, inaccessible, un mirage au milieu du désert. On la voit, mais on n’y croit pas. Si j’avais su à quel point les prochains jours allaient être durs, je crois que j’aurais agi avec un peu moins de nonchalance. J’étais vraiment détendu, et pas à cause de la fatigue, non. Je suis comme ça au quotidien, calme et posé. Ma femme est sujette aux pertes de connaissance et, malgré la brutalité de ce genre de situation, je n’ai eu réellement peur qu’une seule fois. Toutes les autres, j’ai agi calmement, sans m’inquiéter.

Je suis dans le même état d’esprit quand j’appuie sur la sonnette. Une voix rocailleuse et enjouée me répond :

— C’est pour quoi ?

— Ma femme est en train d’accoucher, je pense.

— Bon courage.

Sur ces mots, les portes s’ouvrent et on peut enfin prendre ma femme en charge. Enfin c’est ce que je croyais. Il faut d’abord franchir l’amabilité suprême de la dame à l’accueil des urgences.

Appelons-la Miss Pas-de-sourire.

Miss Pas-de-sourire nous regarde entrer. Maman est crispée et haletante. Papa est un peu perdu, sac du premier jour et dossier de grossesse sous le bras.

« Bonjour » lancé-je avec un grand sourire. Pas de réponse ? Tant pis.

Après nos quelques explications embuées d’émotions, elle daigne enfin ouvrir la bouche pour sortir un « Carte vitale, carte de mutuelle » à peine audible. Miss Pas-de-sourire souffle quand on galère à trouver les cartes en question, se racle la gorge quand elle tapote sur son clavier, renifle quand elle nous rend les cartes et regarde ailleurs lorsqu’elle nous tend une feuille bourrée de stickers au nom de ma femme. Elle nous indique finalement le chemin tortueux vers les urgences maternité.

Au revoir, Miss Pas-de-sourire. Ce fut un moment de partage extraordinaire.

Point contractions : toutes les cinq minutes.

Une sonnette d’urgence plus tard, la sage-femme de garde harnache ma femme au monitoring et nous voilà partis pour une heure, longue et stressante.

Les sages-femmes sont supers. Le personnel, globalement, a été très bien. Exceptées Miss Pas-de-sourire et la sage-femme que je surnommerai Punching-ball-sur-pattes, tous les hommes et femmes que nous avons croisés nous ont extrêmement bien encadrés, rassurés et accompagnés.

Le résultat du monitoring a été sans appel :

  • Des contractions toutes les trois minutes
  • Bébé réagit bien
  • Le son du cœur de bébé est toujours aussi plaisant

Tout ça, ça veut dire : direction la salle d’examen. Ma femme va subir son premier toucher vaginal de ce séjour maternité.

Le record des ronds-points sera battu.

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