La naissance d’un papa – chapitre 2

Chez les médecins, on trouve les compatissants, les tendres, ceux qui vous rassurent et voient leurs examens comme une source potentielle de douleur, alors ils prennent des précautions. Lorsque leurs mains s’approchent de vous, ils mettent leur masque boostés aux sourires et aux yeux réconfortants.

Et puis, il y a l’autre genre, ceux qui font claquer le latex de leur gant contre leur poignet en vous jetant un regard lourd de sens, le genre de regard qui vous balance au visage « Maintenant, ça va chier ». Ce soir, la demoiselle interne gynéco de garde est de cet acabit. Un terne rideau gris me sépare de ma sublime épouse lorsque je l’entends crier ce « ouch », cette grossière onomatopée venue du fond du bas-ventre pour recracher par la gorge jusqu’à l’inaudible.

Dans ce « ouch », j’ai perçu :

– Des paupières compressées les unes sur les autres

– Des mains crispées sur l’alaise

– Des dents serrées

– Un corps qui gesticule le moins possible pour que l’invasif examen soit écourté autant que faire se peut.

Dans ces moments-là, le papa vit ce que j’appelle le syndrome de la plante verte. Je suis sûr que la plupart d’entre vous sont déjà allés chez un proche pour, au détour d’une porte ou d’un couloir, buter sur un pot de fleur mal placé. La plante se met alors à gigoter comme les fanfreluches d’une danseuse brésilienne qui secoue ses fesses au rythme d’une samba déchaînée. C’est à cet instant que vous jetez, à votre hôte, un regard mêlé d’excuse (Désolé d’avoir bousculé ce beau végétal) et de reproche (mais t’aurais pas pu le foutre ailleurs ?). C’est un peu ce que je ressens, là, moi, futur papa. Je suis inconfortablement assis sur une petite chaise qui traîne dans le passage de la porte du bureau étriqué qui sert de salle d’examen. Sur mes genoux, on trouve : sac de maman, dossier de grossesse, veste de maman ; dans la main gauche, l’imprimé du monito qu’on vient de passer ; dans la main droite, la petite culotte jetée négligemment il y a quelques minutes. Je suis là, encombrant, encombré, et j’entends ce « ouch » crève-cœur qui me prend aux tripes. Ce qui m’attriste, c’est de ne pas pouvoir croiser le regard de ma femme, me plonger dans ses beaux yeux bleus pour qu’elle puisse voir sur mon visage un « t’inquiètes, poulette, c’est bientôt fini ! » réconfortant.

Point contraction : toutes les trois minutes.

Examen terminé, petite culotte enfilée, dossier de grossesse gribouillé, papa remercié… direction la salle de pré-travail.

Aaaah, cette salle de pré-travail… on nous l’avait bien vendue, presque aussi bien que la chambre individuelle all inclusive. « Nous mettons à disposition des futures mamans, un équipement de relaxation et de confort pour faciliter leur travail et leur permettre de préparer la venue de bébé dans les meilleures conditions ». Lors de la visite de la maternité, on nous avait même fait lorgner sur baignoire balnéo du plus bel effet. Pensez-vous ! À la maison, nous n’avons même pas de baignoire classique, alors ma femme se faisait une joie de s’y prélasser pour donner aux contractions un arrière-goût de plaisir. Quand nous avons enfin pu mettre les pieds dans cette « relax-room », ce que nous y avons découvert était assez déprimant : une baignoire balnéo, certes, mais hors-service et en guise d’accessoire confort et relaxation, un unique ballon de pilate caché dans un coin sombre.

Résultat : maman déçue ; papa énervé que maman soit déçue.

Voir du plaisir et de la joie sur le visage de ma femme, ça me fait comme un shoot d’adrénaline, comme une déferlante de douceur dans les veines, un truc qui file la pêche et vous donne envie de sourire. La voir déçue, ça fracasse mon cœur en deux.

Elle a pris le ballon de pilate, sans plus de conviction. Je me suis installé dans un fauteuil spécial papa. On a regardé l’heure. On a pris une grande inspiration et on s’est fait un beau câlin, le genre qui vous donne envie de vous endormir dans les bras de l’amour de votre vie.

Point contraction : toutes les dix minutes

Ah, tiens, elle a moins de contractions. Plus l’horloge tourne, moins les contractions sont fortes et plus elles s’espacent. Avec la disparition de la douleur, la fatigue arrive au grand galop sur son cheval cramoisi. Une bonne heure de séance de pilate plus tard, l’interne pointe le bout de son nez. Plus de contractions ? Ça arrive. La perte des eaux déclenchent des contractions, c’est systématique. Il se peut, pourtant, que virgule ne soit pas prête, à l’intérieur. Et là, vraisemblablement, c’est le cas.

Toute la pression redescend d’un coup, comme un ballon de baudruche échappé des mains d’un enfant qui n’a pas eu le temps de faire le nœud. On imagine bien le bruit que ça fait et c’est à peu de chose près celui que nous avons fait en jetant nos affaires dans la chambre individuelle tant vantée par les affichettes aux quatre coins de la maternité.

Point contraction : disparues

Nous y passerons une journée complète, dans cette chambre. Maman recevra de la visite toutes les deux heures, pour des examens vaginaux, puis pour la pose des perfusions d’antibiotiques (douze heures après la perte des eaux, pour éviter une infection à bébé), puis pour vérifier, à coups de monitos, que bébé va bien. La sage-femme du service est une perle rare. Elle nous parle comme à des enfants de quatre ans, mais ça a un côté réconfortant et apaisant. Elle explique chaque geste, chaque douleur, chaque perte de liquide avec des mots doux et posés. Sa voix est légère, nuage de sons cotonneux. Notre « petite merveille », comme elle nous le martèle, se porte bien. Future maman se porte bien. « Monsieur, vous allez bien ? Des questions ? Tenez, voilà des draps pour la nuit. » Elle est vraiment parfaite, cette dame. Elle s’intéresse même à Papa.

La journée défile. Je profite du Wifi gratuit et illimité pour dérouler du « Homeland » sur Netflix en jetant des coups d’œil à ma femme qui dort paisiblement.

Mardi 26 mai 02h30

Je dors à poings fermés, lorsqu’un cri de douleur me réveille : « J’ai les vraies contractions, là. Bordel ça fait mal. » Le regard flou, l’équilibre douteux, je vais au chevet de ma femme et pose une main sur son ventre pétrifié et… c’est là que je prends enfin conscience… c’est aujourd’hui que je vais être papa.

C’est parti.

Mardi 26 mai, 02h30

Lorsqu’on a passé une nuit blanche à veiller sur sa femme suivie d’une journée à s’impatienter de la venue de notre enfant, la nuit suivante, nos paupières sont lourdes. A deux heures trente du matin, ce mardi 26 mai 2015, au premier cri de douleur de ma femme, je me lève d’un bond, totalement empêtré dans le brouillard de mes rêves déjà lointains. Je titube comme je peux jusqu’au chevet de mon épouse et j’agrippe sa main. Je me souviens lui avoir demandé comment elle allait et pourquoi elle avait crié. En revanche, pas moyen de me souvenir de ses réponses. Je me souviens juste avoir compris, à cet instant, qu’un papa allait naître. A ce moment, les cris de ma femme, échos de ses douleurs, ne sont plus les mêmes. Son regard, écho de notre amour, n’est plus le même. Quelque chose flotte dans l’air, une tension, une appréhension, une peur, un truc pas vraiment définissable en fait, juste une sensation, mais je comprends que c’est pour aujourd’hui, que je vais voir le visage de ma fille pour la première fois et croiser le regard de ma femme alors qu’elle la découvre, en même temps que moi.

Je ne le sais pas encore, mais ce regard-là n’aurait pas la saveur attendue.

En l’espace d’une heure, les contractions de la future maman s’accélèrent drastiquement. Entre cette première contraction et la suivante, s’écoulent trente minutes. Entre la seconde et la troisième, quinze minutes, puis cinq minutes. A trois heures trente du matin, il ne reste plus, à ma femme, que trois minutes de répit entre chacune des contractions. Je décide alors de faire offrande de ma main droite au Dieu Contractile. Ma femme s’en donnera d’ailleurs à cœur joie pendant les prochaines heures en la compressant comme un étau et en y plantant ses jolis ongles.

Les mots de Voix-En-Coton étaient clairs et me reviennent en mémoire, il ne fallait l’appeler qu’à partir du moment où l’on serait arrivé à un espacement des contractions de cinq à dix minutes pendant une heure, voire deux.

Ah ? Je n’ai plus de main droite ? Ma femme a envie de s’ouvrir le bide à mains nues pour aller y chercher micro-naine par ses propres moyens ?

Bon… Dans le doute, je vais quand même venger la perte de sensibilité d’une de mes mains en broyant la sonnette d’alarme de l’autre.

Voix-En-Coton débarque dans la foulée, voit le regard de ma femme, sent ce je-ne-sais-quoi de tension. Toutes les trois minutes ? Ah. Un monito de trente minutes et un toucher vaginal plus tard, elle confirme que notre « petite merveille » est en route.

C’est pour aujourd’hui.

Papa, prépare-toi à t’extraire de ton cocon.

On évoque la sacro sainte péridurale et, désormais, dans le regard de ma femme, entre la douleur, la haine qu’elle éprouve de m’avoir fait l’amour pendant ces vacances et le « elle va se grouiller de sortir ses fesses de mes entrailles ? », on peut voir une lueur d’espoir à l’idée qu’un sauveur annihile cette douleur qui la torture de l’intérieur. Nous sommes invités à nous préparer. Ma femme prend une douche rapide, je m’habille (oui, j’étais en caleçon tout le long de ces instants (je me demande d’ailleurs si vous auriez lu ce texte de la même façon en m’ayant imaginé en caleçon). Lorsque je rejoins ma femme dans la salle de bain pour l’aider à se préparer, je la retrouve à quatre pattes, nue, l’eau de la douche éclaboussant sa peau à grandes eaux et le visage tordu de douleur.

Ça m’a fait beaucoup de mal de la voir comme ça.

Ces instants sont bourrés de stress. On est comme une bouteille de soda qu’on aurait secouée, bouchon fermé. Y’a toute cette pression à l’intérieur, qui pousse, qui pousse. Et l’on sait que, dès l’instant où l’on fera sauter le bouchon, ce sera l’inondation. Alors, la voir souffrir ainsi m’a broyé le cœur. Elle me dit que tout va bien, que la position la soulage et elle me demande de sortir, alors je m’assois cinq minutes dans son lit et je respire calmement par la bouche, impuissant.

Lorsque ma femme sort, je l’aide à s’habiller, puis Voix-En-Coton revient et installe mon épouse dans un fauteuil roulant. Nous voilà en route vers le hall des naissances… la salle de travail.

Mardi 26 mai, 05h30

A notre arrivée, nous sommes accueillis par deux sages-femmes. Je me rappelle parfaitement de celle qui était en retrait, la plus âgée des deux. Elle faisait quelques blagues de temps en temps, essayait de nous rassurer, mais elle s’est vite éclipsée. En revanche, mon cerveau a complètement zappé le visage et les caractéristiques de celle qui s’apprêtait à diriger notre accouchement, à ce moment de la journée. Je ne saurais dire pourquoi. Toujours est-il qu’elles nous souhaitent toutes les deux la bienvenue, nous félicitent. Elles nous posent les questions d’usage, celles auxquelles on a déjà répondu plus d’une centaine de fois :

– C’est votre premier bébé ? (Oui)

– Fille ou garçon ? (Fille)

– Vous allez l’appeler comment ? (On ne dira que lorsqu’on aura vu sa bouille)

– Ah vous êtes de ceux qui attendent le dernier moment pour donner le prénom ? (Oui)

– Vous prenez la péridurale ? (OUI ! Et magnez-vous !)

Toucher vaginal. 4 centimètres. On peut poser la péri. C’est parti !

C’est là que débarque le Docteur-Sauveur, anesthésiste de garde de son état. On assoit ma femme sur le rebord du… comment appeler ça ? Plan de travail ? Et là, je me rends compte que future maman est en panique. Son corps tremble comme une feuille ballottée par le vent. Elle est convulsée de spasmes musculaires, rongée par le stress de la situation.

Le bouchon est prêt à péter.

Elle avait toujours appréhendé la péridurale et, à cet instant, même l’espoir de ne plus sentir le parcours du combattant de mini-nous à travers son bassin ne lui ôte pas cette appréhension.

L’équipe a été super.

Avec le recul, je me pose encore des questions sur le déroulement de l’accouchement, sur les choix qui ont été faits, je me demande encore si la souffrance de ma femme aurait pu être évitée, mais il y a une chose que je ne pourrais jamais enlever aux équipes de cette maternité, c’est leur humanité. Après avoir déroulé les sacro-saintes questions, Docteur-Sauveur, du haut de sa barbe rouquine et de ses yeux bleus pétillants de malice, décide de s’attarder sur le prénom mystère de virgule. Tout en s’affairant, il nous assure qu’il ne fera pas la péridurale si l’on ne lâche pas quelques indices sur le futur étiquetage de notre enfant. Les sages-femmes entrent rapidement dans le jeu. « Il en est capable. C’est un tyran. » Ma femme, prise dans les conversations, se calme petit à petit. Elle sourit, puis rit franchement et elle cesse bientôt de trembler. Alors qu’il demande à ma femme de courber le dos, pour inspecter sa colonne, il nous assure qu’il va deviner, même sans indice. Il se met alors à proposer des prénoms.

Une fois le corps de ma femme déplié : « Bon, je vais la poser, là. Si vous me dites le prénom maintenant, je vais aller vite. » On ne craque toujours pas, mais on rit beaucoup et ma femme se rend finalement compte que le cathéter était déjà posé. Après quelques menaces de ne jamais poser le produit anesthésique, il emporte avec lui un peu de cette tension corrosive et nous laisse seuls avec le temps qui passe.

Et le temps va passer. La péridurale, tout d’abord inefficace, mettra une bonne heure pour fonctionner, mais, étrangement, et sans que l’on s’en inquiète plus que ça, après une bonne demi heure de soulagement complet, ma femme commencera à ressentir les contractions, mais d’un seul côté.

A huit heures du matin, changement de garde. Visage-oublié rentre chez elle pour un repos bien mérité et, pour la remplacer, arrive une sage-femme cheveux châtains-avec-mèches-blondes, les traits plutôt sévères. Dans sa démarche, dans ses postures, dans le ton de sa voix, transpirent l’expérience et l’habitude de ces situations stressantes. Elle me met à l’aise, elle me rassure. On se sent entre de bonnes mains.

Je l’appellerai Sage-Femminator.

1 Star2 Stars3 Stars4 Stars5 Stars (3 votes, average: 5,00 out of 5)

Loading...

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.