D’os et de vie

Sa poupée rousse, habillée de sa combinaison rose effritée, escalade la pierre, dans la sueur et la douleur. La tombe abandonnée est une montagne titanesque, l’obstacle final d’une quête au goût exquis d’épilogue. Arrivée au sommet de l’univers, elle brandit un poing rageur à l’adresse de l’immonde créature qui se dresse devant elle. Elle est plus grande que le plus immense des systèmes solaires, ses lèvres dégoulinent d’une écume pourpre et puante. Alors, la poupée se jette, à corps et âme perdus, enjambe les galaxies d’un bond inhumain, et, dans l’infinité d’un souffle solaire, percute le monstre.

Le chien planta ses crocs dans la poupée, et l’arracha des mains de la petite Hélène, six ans.

– Igor ! Lâche !

Mais Igor ne lâcha pas. Il secoua toute la plastique de la rouquine avant de l’envoyer valser dans les herbes hautes, accompagnée d’une volée de bave noire et poisseuse. Le bouledogue anglais observa, du haut de sa bouille en bourrage papier, la moue agacée du petit bout d’humain qu’il chérissait. Tout penaud, il devina dans les yeux gris poussière d’Hélène, qu’il avait fait une

– Bêtise ! T’as entendu, Igor, Bêtise !

Igor se coucha, les deux pattes posées sur son museau rabougri pour cacher ses yeux tristes. Tout autour d’eux, des tombes chétives et délavées dardaient leur pierre moussue comme des tours de Pise accidentées. Les ronces avides serpentaient entre les herbes hautes, raclaient les blocs déchiquetés et s’insinuaient dans les interstices des restes, trop longtemps négligés, de ce que furent autrefois ces mausolées hétéroclites des deuils douloureux. Le soleil bas d’un soir d’été découpait des ombres biscornues, noirs reflets de ces tombes oubliées. La piteuse carcasse d’un vieil arbre tendait, misérable, ses bras de bois morts vers le ciel orangé.

Alors qu’Hélène farfouillait dans les herbes à la recherche de son héroïne bafouée, son petit sac à dos bien ficelé sur ses épaules, quelque chose remua derrière elle. Le gazon frémit sous le fourmillement de la terre, comme des bulles d’air qui s’échappaient du sol. La petite fille, obnubilée par la perte de sa poupée, n’y prêta pas attention, mais, bientôt, de petits os terreux s’extirpèrent de leur cocon souterrain, suivi d’une patte complète et tremblotante.

En quelques secondes, un étrange petit squelette félin émergea de la terre.

Clic Clic Clac !

Igor remua la queue, heureux.

Clic Clic Clac !

Le petit être osseux émettait un claquement régulier lorsqu’il se déplaçait. Hélène se retourna, interrogative.

– Il est tôt, Lodie. T’es déjà levée ?

Clic Clic Clac ! fit le petit chat en frottant sa carcasse contre la jambe de sa maîtresse. A mesure que les ombres s’alanguissaient sur la pelouse touffue du cimetière, d’autres animaux émergèrent des tréfonds de leur dernière demeure. D’autres chats, d’autres chiens, souvent incomplets, parfois encore frais ; un chien pas tout à fait décomposé dont le corps grouillait d’asticots vivaces ; le minuscule squelette d’un hamster à trois pattes que l’on ne distinguait que lorsque les brins d’herbe remuaient ; un petit chat sans tête qui bondissait et se cognait comme un robot déréglé ; un oiseau sans plume qui plus jamais ne volerait.

Igor sautilla et bouscula tous les animaux qui s’éveillaient de leur sommeil enfoui. Il lécha les os et lâcha les eaux de sa bave sur les malheureux à peine sortis et toujours désorientés. Il remuait son arrière-train et le petit moignon qui lui servait de queue. Il était fou de retrouver ses amis tout en os et en vie. Le regard de pierre que son humain miniature lui avait lancé était déjà tout oublié.

Tous ensemble, ils jouèrent, couverts des éclats de rire cristallins d’une petite fille heureuse. Une poupée baveuse à la main, elle tournoyait au milieu des tombes tordues, sous les cliquetis des os joyeux d’une foule de petits animaux estropiés, et les tapitis tonitruants d’Igor.

Le soleil s’engouffra bien vite dans l’horizon, dévoré par la nuit. Un croissant de lune pâle, et sale, traîna sa carcasse blonde délavée dans un ciel ecchymose. Perdue dans son jeu, Hélène ne prit pas conscience du silence qui s’était installé, ni de l’obscurité qui s’empiffrait des derniers rayons du soleil.

Pire encore, le grognement d’Igor résonnait maintenant dans la noirceur de la nuit, plein de haine et de danger. Son coeur s’arrêta un instant lorsqu’elle comprit. Elle retira son sac à dos, avec précaution, et en extirpa une petite boule qu’elle alluma en poussant un bouton. Un éclair de lumière jaillit de l’objet.

La petite fille baigna, tout à coup, dans une lumière opaline.

Lorsqu’elle se retourna vers le grommellement mécontent de son chien bien en chair, elle découvrit toutes les petites créatures alignées en arc de cercle autour d’elle, comme autant de gardiens dévoués. A la tête de cette armée, Igor se tenait bien raide sur ses courtes pattes, les babines retroussées en un rictus terrifiant. Tous fixaient un point au-delà du cercle de lumière, une chose dans le noir, un danger qu’elle ne pouvait voir.

Elle plissa les yeux et distingua, avec peine, l’ombre boursoufflée de l’arbre sans vie du cimetière. Elle aurait dû y voir un squelette piqueté de branches mortes, mais elle était certaine de n’y contempler qu’une boule difforme, comme un amas de feuilles en ombres chinoises.

De la boule, s’étirèrent, tendrement, huit longues pattes effilées. Un chuintement docile, comme une main qui caresserait du velours, et Igor se cambra un peu, en posture d’attaque. Son grognement s’accentua. Deux yeux violacés, comme des améthystes, fendirent l’une des extrémités de la créature.

Tic tic tic ! Les longues pattes s’agitaient, impatientes.

Tap tap tap ! Elles frappèrent le bois creux du vieil arbre.

L’effroyable bête glissa, silencieuse, le long du tronc pour rejoindre la terre ferme. Elle prit soin de rester hors de portée de la lumière, ombre noirâtre d’une nuit de lune. Elle commença à tapoter le sol, du bout de ses pattes disproportionnées. Elle se déplaçait doucement, comme un voilier sur une eau calme.

Tap tap tap ! puis elle avançait. Tap tap tap ! puis elle se retournait. Tap tap tap ! Elle jeta ce qui semblait être sa tête tout contre l’herbe. Des reniflements bestiaux s’élevèrent dans la nuit, puis quatre de ses pattes grattèrent le sol à une vitesse vertigineuse. La terre voltigea dans tous les sens et de gros morceaux atterrirent dans la lueur de la lampe d’Hélène. Le monstre remuait, fouillait, raclait le sol, avec avidité et, quand il trouva l’objet de son ardent désir, il s’immobilisa.

Quelque chose croustilla, craqua, lorsque la bête croqua.

Elle poussa un cri, rauque, comme le rire saccadé d’un géant de pierre qui résonnerait dans une caverne, puis elle recracha quelque chose dans un vomissement liquide.

Elle observa un instant son arbre puis retourna s’y nicher.

Elle y disparut, comme elle était venue.

Hélène frissonna.

– Bon débarras ! Et à la semaine prochaine !

Clic Clic Clac !

Une toute autre créature s’avançait désormais vers la lumière d’une démarche cliquetante.

Clic Clic Clac !

Igor remua sa queue infirme et aboya, guilleret, pour accueillir un nouvel ami d’os et de vie.

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