Les raisons émiettées – chapitre 2

CHRISTELLE

Cette pause clope était l’instant le plus réjouissant de sa journée.

Appuyée contre le mur de la façade du carrefour express de la minuscule place Jean Jaurès, elle tira sur sa cigarette, pressée d’étouffer son stress. Elle apprécia la sensation de la fumée glissant le long de sa gorge, velours de nicotine hydrocarburée, et savoura cet apaisement tout à fait chimique.

Une toute petite place rondouillette dévoilait ses pavés cabossés et craquelés, juste devant elle. En son centre, deux bancs d’un blanc oublié, tachetés de rouille, se dressaient, honteux, entourés de parterres de rosiers desséchés et de mauvaises herbes florissantes. Des roses attristées pointaient leurs derniers pétales vers une terre aride, tandis que de langoureuses orties étendaient leurs feuilles émeraude vers le soleil. Autour de cette place atrophiée, serpentait une route pavée, derrière laquelle les rares commerces de la ville se réunissaient pour attendre la venue des clients salvateurs. On y trouvait le carrefour express, qui concentrait le va-et-vient le plus conséquent de toute la ville ; le Bouillon de Culture, petite librairie en phase terminale, qui dévoilait une façade décrépite dont l’enseigne indiquait « ouillon de Cul » ; une boulangerie qui déployait un store rose délavé au-dessus d’une façade pourpre. La différence de ton entre les couleurs rappelait aux passants, s’ils ne l’avaient pas encore compris, que le temps oeuvrait chaque jour un peu plus sur le quartier de la place.

Alors que Christelle terminait sa cigarette, un homme en noir entra dans le ouillon de Cul, juste en face. Elle lâcha son premier sourire de la journée lorsque la clochette enrouée essaya de couvrir le grincement macabre de la porte d’entrée.

Il va pas être déçu de tomber sur les deux poivrots.

Accoutrée d’un uniforme noir flanqué d’un logo couleur urine-de-l’aube, la jeune femme commençait à avoir chaud. A neuf heures du matin, une chaleur moite flottait dans l’air, et la caissière sentait de petites gouttelettes naître sur son front, à la naissance de ses cheveux blonds amenés en une queue de cheval hirsute. L’apaisement s’évapora tandis qu’elle broyait le reste du filtre rongé de sa cigarette sur le cendrier. Déjà, sa main tremblait, secouée par dame Angoisse et son cortège d’idées noires. Cette garce ne la lâchait jamais, toujours à l’affût d’un prétexte pour ruiner sa journée, comme le refrain mécanique d’une publicité des années 90.

Va te faire foutre.

Pourtant, tout allait bien, hier midi.

Elle était sortie de la douche, une serviette de bain fuchsia enroulée autour de sa poitrine, lorsque la sirène avait retenti dans son enceinte JBL toute neuve. Précédées d’un riff sourd de guitare, les basses avaient vibré bien vite au rythme d’une batterie nerveuse. Elles avaient impulsé, à son postérieur, une irrésistible envie de se trémousser sur une chanson de Razorlight, Carry Yourself.

Alors, elle avait dansé, en agitant les bras comme une adolescente sous ecstasy, puis elle avait tourné, tapé des pieds dans une absurde chorégraphie improvisée, et claqué ses mains en retard sur le rythme. Dans un retour involontaire à la nature la plus stricte, sa serviette avait fini par filer au sol. Elle s’était retrouvée complètement nue, à gigoter au milieu du salon. Mue par une folie tout à fait féminine, elle avait tout à coup entrepris de secouer ses fesses dans un twerk obscène et mal exécuté.

Il avait, bien évidemment, choisi cet instant précis pour ouvrir la porte.

— Je vais passer plus souvent après le boulot.

Elle avait explosé d’un rire puissant et, sans complexe, avait enroulé ses bras autour de son homme. Ils avaient dansé, comme des fous, sans cohérence ni talent, mais animés de ce lien fragile qui unit deux êtres humains d’un amour sincère. Lui, dans son petit jean moulant qu’elle adorait, elle, dans ce costume qu’il aimait tout autant.

— Tu vas devoir faire un choix, lui avait-elle annoncé lorsque la musique s’était tue. Te taper cette beauté, ici, tout de suite, maintenant, ou alors manger un morceau avant de retourner au boulot. Quelle est ta décision ?

— Si je te prends en levrette, je peux poser une assiette sur tes fesses et on fait coup double.

Une nouvelle fois, un rire sincère avait comblé la maison de vie et d’amour.

Hier midi, ils avaient fait l’amour, parfois un peu gauches, mais toujours passionnés.

Il avait été convenu qu’il devait repasser chez lui, hier soir, pour récupérer ses derniers cartons, après le boulot, puis revenir chez elle. Elle ne le savait pas encore à cet instant, mais lorsqu’il referait surface dans sa vie, ce serait dans le sang et l’horreur.

Où t’es, bordel ?

Elle extirpa son iPhone de sa poche, alluma l’écran pour constater qu’aucune notification ne mentionnait un appel ou un message de son homme. Elle jeta un œil à l’heure, puis le fourra à nouveau dans sa veste, dépitée. Elle regarda par la porte vitrée, et constata qu’il n’y avait personne en caisse. Elle pouvait prendre le temps d’une seconde cigarette, qu’elle alluma dans la foulée de ses pensées.

L’homme en noir ressortit de la boutique d’en face, sous les cris d’agonie de la clochette. Elle sourit une seconde fois, lorsqu’il regarda de chaque côté de la route avant de traverser. On voyait aussi souvent des voitures emprunter les routes de la place que de types de l’entretien arroser les parterres mourants.

Il passa devant les deux bancs esseulés, en direction du Carrefour Express, mais il la fixait, elle. Il esquissait un léger rictus perturbant, les mains fourrées dans sa veste en cuir. Il prit à nouveau soin d’observer les alentours avant de passer sur la chaussée, mais cette fois-ci, Christelle ne sourit pas. Le regard qu’il lui avait jeté quelques secondes plus tôt l’avait perturbée. Il se dirigea vers la porte de la supérette, ses yeux d’un bleu surréaliste toujours rivés sur la jeune femme, sourire aux lèvres.

— Je suis désolée, monsieur, les vieux pervers c’est pas mon truc.

L’homme en noir dévoila des dents de nacre lorsqu’il étira son rictus.

— Ça tombe bien, les blondasses qui empestent le cendrier froid, ce n’est pas le mien.

Lorsqu’il passa la porte d’entrée, Christelle souriait pour la troisième fois de la journée. L’un des deux poivrots, Eric, sortit en courant de la librairie, un livre dans une main, et bifurqua dans la rue Henri Durre à grandes enjambées. Cette journée était agitée comme rarement.

Le visage de son homme colora à nouveau ses idées d’un noir d’encre.

T’es avec elle ?

Dame Angoisse-la-Garce n’avait qu’une seule réponse à cette question : évidemment. Elle lui murmura des bras langoureux agrippés au torse de celui qu’elle aimait, chuchota des lèvres déposées dans le creux de sa nuque, puis elle dessina dans ses pensées la forme arrondie de seins généreux blottis dans ses mains.

Salope.

Elle hésita un nouveau regard furtif au travers de la porte. Un homme, tout de jogging vêtu, tapait du pied dans l’allée qui menait à sa caisse et, derrière lui, une vieille dame s’accrochait de toutes ses forces à son cabas en lui jetant des regards méfiants.

— Fait chier.

A contre cœur, elle écrasa le reste de sa cigarette dans le cendrier sur pied, puis retourna derrière sa caisse. Sur la route qui menait à son poste, Dame Angoisse-la-Garce esquissa une dernière image : son homme nu, contre le corps parfait de Laetitia.

Elle s’apprêtait à vivre la journée la plus longue de toute sa vie.

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2 réflexions sur « Les raisons émiettées – chapitre 2 »

    1. Pas grave ^^ je vais voir pour améliorer le système je l’ai mis en place hier et c’est vrai que c’est un peu petit sur téléphone.

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