Les raisons émiettées – chapitre 3

ERIC

Je suis à bout de souffle, couvert de sueur, quand je franchis la porte d’entrée.

La terreur… mon Dieu, cette terreur qui s’est emparée de moi… Je la sens encore qui grouille comme un millier d’insectes répugnants. Ils sont dans mes veines, dans ma gorge et mes paupières, et donnent vie à une impossible impuissance.

Mon esprit est un train sans frein qui fonce vers son inéluctable destin.

Quelque chose de douloureux remue dans ma main gauche et, quand je baisse les yeux, j’aperçois ce livre qu’il m’a donné, comme un prolongement de mon corps, mêlé à ma chair, immonde excroissance de papier, puante et dérangeante. Je le jette au loin, sans regarder, alors qu’un haut-le-cœur contorsionne mon estomac. Mon corps se plie en deux, mais rien d’autre ne sort qu’un renvoi sonore et acide. Le livre s’est faufilé par la porte de la cave restée entrouverte, et a dégringolé les escaliers, vers l’obscurité, dans une série de claquements secs. La paume de ma main est couverte de sang, tout est à vif, comme si j’avais scalpé ma peau pour me débarrasser d’une partie de moi.

Un frisson démarre de mes reins, remonte le long de ma colonne et se fige dans ma nuque. Je tremble, alors, glacé par l’effroi. Je décide de fermer les yeux, un instant, pour me calmer, mais le regard irréel de cet homme apparaît dans l’obscurité de mes paupières, abjecte rémanence gravée sur mes rétines.

Je vois son sourire, ressens son horrible question qui me…

LUCIE.

Je traverse le salon, cours jusqu’à sa chambre et enfonce la porte dans un geste désespéré.

Elle est là. Je viens de la réveiller.

— Papa ! Va prendre tes cachets, bordel… J’ai pas cours, aujourd’hui.

Elle glisse sous une fine couverture pour fuir cette lumière qui agresse son visage endormi, alors je me précipite vers elle, la déballe de sa couverture et envoie valser une partie de ses trop nombreux coussins dans l’opération. Elle est là, en sécurité, en bonne santé, son visage renfrogné par le réveil forcé que je lui impose. Ses cheveux aux reflets roux, emmêlés par une bonne nuit de sommeil, paraissent blonds dans la pénombre de sa chambre.

— Tu vas bien, ma puce ?

— Ou… oui. Bien sûr, je vais bien. Qu’est-ce qui se passe ?

Je la serre dans mes bras. Très fort. Quelques sanglots secouent mon corps.

— Papa ! T’es en sueur ! C’est dégueulasse !

Je secoue la tête, résigné. Elle secoue la tête, répugnée.

— Mais qu’est-ce qui se passe, tu vas me le dire ?

Je pose ma main valide sur sa joue et elle découvre des larmes sous mes yeux.

— Rien. Je sais pas, je comprends pas. Y’avait cet homme… J’en sais rien. Ça m’a fait comme une certitude dans la tête, une évidence. J’ai cru… J’ai cru que t’étais morte.

Mais elle va bien. Le dégoût de la moiteur de son père, encore exténué de sa course sous la canicule qui s’éveille tendrement, s’évapore pour laisser place à un sourire merveilleux et rassurant.

Le sourire de son enfant, à six mois comme à vingt ans, c’est toujours le même sentiment : un bonheur pur, instantané, qui vous tombe dessus et vous surprend, et, tout à coup, plus rien n’a d’importance. Les douleurs, les horreurs, les erreurs et les peurs, toutes s’effacent dans l’infini de cet instant, et ses lèvres fertiles, qui s’étirent d’une joie éphémère, donnent naissance à votre sourire le plus sincère.

Un rire s’échappe de ma gorge pour fêter ce stress qui s’est évanoui. Elle se joint à moi, et partage mon émotion, même si elle ne la comprend pas vraiment. Je pose mes deux mains sur son visage, mais une douleur s’échappe des doigts de ma main gauche et enflamme tout mon bras. Je crache une onomatopée colérique et, alors que ma fille s’empare de l’objet de ma douleur pour constater les dégâts, j’aperçois la trace ensanglantée de mes doigts sur sa joue.

— Tu t’es fait quoi, papa ? Viens, on va te soigner… et te mettre un peu de déo, au passage.

Elle m’entraîne dans la salle de bain, et je me laisse conduire, anesthésié par la fuite massive de l’adrénaline qui m’a agité quelques minutes plus tôt. Nous traversons le couloir, jusqu’à la salle de bain. Je m’assois sur le rebord de la baignoire.

— Bouge pas, murmure-t-elle. Garde ta main comme ça.

Elle pose mon coude contre mon genou, la main en l’air, paume vers le haut, puis commence à farfouiller dans la colonne, juste à ma gauche.

— Comment tu t’es fait ça ?

— Je sais pas. J’avais un bouquin dans la main.

— Un bouquin ? Ça devait être sacrément porno pour qu’il soit bouillant à ce point-là.

Elle sort un spray aseptisant de la grande armoire, quelques compresses, une crème contre les brûlures, ainsi que des bandages, vestiges de mon opération de l’année dernière, puis s’agenouille à mes côtés. Elle applique le spray, abondamment, puis tamponne avec deux ou trois compresses.

— Nan mais sérieux, où est-ce que tu t’es encore fourré avec Paul ?

— J’avais rien ce matin, j’ai vu que c’était comme ça quand je suis rentré à la maison.

Elle me jette un regard dubitatif, du genre de ceux que je lui jetais quand elle était enfant. Parfois, on ferme les yeux, le temps d’une éclipse qui assombrit toute cette vie éprouvante, et quand on les rouvre enfin, quand les lueurs du soleil emportent tout, l’on redevient attentif à toutes les beautés qui gravitent autour de nous. Les années ont modelé les visages de nos enfants en un miroir qui nous recrache notre jeunesse perdue.

Les yeux de sa mère me fixent, effrontés.

— Je ne suis pas convaincue, monsieur Terrier !

Elle applique de la crème, par grosse pelletée bien grasse et hydratante, puis déballe le plus grand des bandages. Elle pose une extrémité à la base de ma paume et débute la momification de ma main gauche.

— Garde donc tes secrets, Papa, reprend-elle. Tu l’aimes bien, Paul ?

— Pourquoi tu demandes ça ?

— Je sais pas.

En prononçant ses mots, elle sourit faussement gênée, avant de poursuivre.

— Je sais pas… t’es tout le temps fourré là-bas. Tu l’invites souvent à manger à la maison et… je vois bien comment il te regarde. Tu le regardes comme ça, aussi, comme tu regardais maman.

Je souris à mon tour, vraiment gêné, puis hausse les épaules.

— On est amis. Des amis qui aiment bien lire, et boire un verre ou deux en critiquant l’auteur préféré de l’autre.

— Et se lancer des regards intenses.

— Et se lancer des regards intenses… Alors comme ça, t’as pas cours ?

Elle rit de mon changement de sujet impromptu. La mélodie de son rire résonne dans la salle de bain. Les murs me renvoient l’écho de ces notes qui bouleversent mon cœur de père.

— Si… mais je suis claquée. J’ai une vie sexuelle, moi.

Je simule un visage répugné, à l’exacte image de celui qu’elle m’a jeté tout à l’heure.

— Tu sais que c’est douloureux d’entendre ça, pour un super papa comme moi ?

— Je sais, c’est ma vengeance pou…

BAM !

Un coup violent, comme un maillet qui frappe un mur.

Nos deux visages se tournent vers la porte de la salle de bain. Le choc provenait de l’intérieur de la maison. L’adrénaline déferle une nouvelle fois dans mes veines, et, par-dessus, flotte le navire de ma peur. Le silence apprivoise à nouveau les lieux. Nos respirations coupées, j’entends les battements de mon cœur, comme le tintamarre des percussions qui précède la bataille.

— C’était quoi, ça ? s’interroge Lucie. Tiens-moi ça.

Elle pose un point final à la pose du bandage mais se rend compte qu’elle a oublié le ruban adhésif. Elle cherche à nouveau dans la colonne quand de nouveaux bruits parasitent mes sens.

Crrr, crrr, crrr.

C’est léger, lointain, presque inaudible, mais c’est là. Un frottement ? Je crois que Lucie ne le perçoit pas encore.

Crrr, crrr, crrr.

C’est bref, rapide. Un grattement ? Ma fille découpe un bout de ruban adhésif et scelle mon pansement.

Crrr, crrr, crrr.

Cette fois, c’est plus fort. Ou plus proche. Et Lucie l’entend.

La joie se dilue dans la peur sur son beau visage tacheté d’une rouille orangée. Son sourire n’est plus là. Le mien, non plus.

— Papa ? T’as entendu ? C’est quoi ce bruit ?

— Bouge pas, je vais voir.

Je passe la porte de la salle de bain, à pas mesurés. Je me déplace lentement, prédateur de ma propre peur, mais je me sens dans la peau d’un gibier qui s’apprête à se faire becqueter. Le couloir s’étend devant moi, silencieux. J’entends les tics et les tacs de l’horloge du salon qui donne la mesure au tambour de ma poitrine. Je n’ai jamais autant détesté le bruit de ma respiration qu’à cet instant.

Crrr, crrr, crrr.

Un grattement, c’est certain. Quand le bruit revient, des millions d’aiguilles se plantent dans ma nuque et cette sensation s’empare de moi, cette impression de distinguer chacun des poils de mes bras et de les sentir se dresser dans un chuintement qui dessine une immonde chair de poule sur mon corps secoué par la peur. La douleur dans ma paume tambourine pour suivre la mélodie de terreur.

Crrr, crrr, crrr.

Ça vient de la cave, là où le livre est tombé, là où…

— La porte est ouverte.

Ces mots s’échappent de ma bouche dans un chuchotement. Quelque chose gratte et pourrait tout aussi bien débarquer face à moi, dans ce couloir étriqué.

— Lucie, chuchoté-je en direction de la salle de bain. Ferme la porte à clé.

— Pourquoi qu’est-ce qui se passe ?

— Ferme cette putain de porte, c’est tout !

— Non, je suis pas ton chien. J’arrive.

Les enfants ont aussi un don tout particulier pour nous exaspérer. Parfois, il vaut mieux accepter, sans rechigner. Mon entêtée de fille sort à pas léger de sa cachette et se poste derrière moi, courageuse, mais pas téméraire.

Crrr, crrr, crrr.

J’avance dans le couloir, bouclier de mon enfant, et devant moi s’étale le séjour, baigné de la lueur mordorée du soleil qui se faufile au travers des rideaux bruns. J’entre dans le salon, le regard rivé sur la porte entrouverte de la cave.

Nous sommes du mauvais côté, impossible de voir ce qui s’y cache par l’entrebâillement.

Crrr, crrr, crrr.

Mon cœur se fige quand mes yeux confirment que le bruit est un grattement tout contre la porte. Elle tremblote devant moi quand la chose griffe le bois. Je suis prostré, tous les sens focalisés sur l’horreur cachée dans les ombres de ma cave, quand le bruit revient une dernière fois. Crrr, crrr, crrr. Dans ce grattement, je distingue clairement les ongles accrocher les imperfections du bois, mais cette fois-ci, les griffes sont accompagnées d’un grognement contenu… celui d’un chien sur la défensive, prêt à bondir sur nous.

A cet instant, je me rends compte à quel point Stephen King a raison : la terreur m’envahit, je la sens pulser dans mes artères à grands renforts d’adrénaline et… et mes couilles se rétractent.

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