Les raisons émiettées – chapitre 4

Le Nord Est de la France est en vigilance rouge. La tempête Enid touchera notamment les Hauts-de-France en début d’après-midi. Des vents à plus de 190 kilomètres par heure sont attendus, ainsi que de fortes précipitations. Par mesure de précautions, veillez à limiter vos déplacements au strict nécessaire.

La voix féminine de la radio du supermarché grésillait dans la vieille enceinte. La tempête qui approchait s’annonçait violente, mais elle atténuerait certainement la température caniculaire de ces derniers jours. Etouffée dans son uniforme, Christelle n’en pouvait déjà plus. Les visages renfrognés des clients qui erraient dans les rayonnages n’accentuaient que plus encore son agacement. Elle était toujours sans nouvelle de celui qu’elle devait épouser dans quelques semaines et, plus elle y pensait, plus Dame Angoisse-la-garce l’abreuvait de son irrationalité compulsive. La dame de la radio annonça la fin du flash spécial, puis Otherside, des Red Hot Chili Peppers, bourdonna de toutes ses basses pour égayer un peu la matinée.

— ‘rêtes de faire la gueule, gamine. Tu crois pas qu’tes clients méritent un sourire ?

Le premier abruti de la journée la toisait d’un air narquois, comme s’il avait découvert son secret le plus intime et qu’il pouvait en exiger toutes les contreparties les plus obscènes. Son front plissé était surmonté d’une chevelure suintante, plaquée sur un crâne aux allures de carré accidenté. Des yeux fins exprimaient une colère intérieure derrière leur couleur…

…de vieille merde séchée…

… marron et accompagnaient un sourire en demi-lune dévoilant des dents jaunasses qui avaient oublié les sensations d’une brosse à dents depuis longtemps. Joe-le-crado, premier du nom. Christelle le fixa, sans sourire, tout au long du passage de son infini cadi. Les bips suraigus de la caisse chantaient leur monotonie monocorde alors que les articles défilaient sous ses mains agiles. Lorsque les derniers produits de Joe pointèrent le bout de leur emballage plastique, elle observa la file d’attente qui zigzaguait vers le rayon épicerie. Le client suivant, un homme d’une trentaine d’années, les mains fourrées dans les poches de son pantalon, s’adossait à la barrière qui délimitait la file d’attente. Lorsqu’elle croisa son regard, il dévoila un sourire bourré de charme, qu’elle lui rendit avec plaisir.

BG du 59.

Derrière lui, une vieille dame, peinturlurée comme une fille de joie de la dernière chance, marmonnait d’inintelligibles phrases sous un dentier de guingois. Elle passait au Carrefour Express deux fois par jour, si bien que Christelle commençait à bien la connaître. La caissière redoutait, à chaque fois, les éventuelles questions qu’elle pourrait lui poser. Atteinte d’une surdité prononcée, elle rendait le dialogue difficile, voire impossible, et s’énervait en crachant des insultes exclusives pleines de haine.

Vieille bique arc-en-ciel.

— Quand t’as fini d’pioncer, tu l’dis, intervint Joe. J’ai pas qu’ça à fout’.

L’hôtesse de caisse polyvalente ignora volontairement son client. La troisième et dernière personne enquillée dans la file d’attente arborait une paire de seins disproportionnés dont la chair laiteuse tentait vainement de se dissimuler derrière un débardeur rose en souffrance. Trop petit, le vêtement ne pouvait camoufler le bidon rebondit qui tendait le tissu et le nombril conquérant qui s’en échappait. Christelle observa Joe-le-crado, un sourire gigantesque sur les lèvres, puis se tourna à nouveau vers la femme enceinte.

— Madame ? Madame avec le débardeur rose.

La jeune femme en bout de file leva le nez avec attention, suivi par les regards de tous les protagonistes qui assistaient à la scène.

— Madame ! C’est une caisse prioritaire, vous pouvez passer devant.

Elle s’adressa ensuite à Joe-le-crado.

— Je suis navrée, monsieur, je vais devoir mettre votre cadi en attente pour faire passer madame.

La future maman traîna son sac derrière elle, bouscula les deux personnes qui la précédaient, puis dévida ses courses juste devant Christelle qui s’empressa de passer ses articles, les lèvres étirées en un sourire charmeur adressé à Joe.

— Vous préférez comme ça, monsieur ? Avec un grand sourire ?

Joe ronchonna, mais ne s’opposa pas à la manœuvre. Préférant souffler d’un air agacé, il plongea le nez dans son téléphone.

Du verre explosa dans un fracas sonore au rayon alcool et, quelques secondes plus tard, une jolie brune traversa le magasin en courant, en direction des toilettes. Elle pleurait. Un rire contenu mais sincère accompagna la course de la jeune femme et Christelle reconnut tout de suite l’homme en noir. Il jubilait. La voix de Dame Angoisse-la-garce résonna dans sa tête. C’est pas normal.

La future mariée décrocha le téléphone et passa une annonce.

— Mélanie est demandée en caisse principale. Je répète, Mélanie en caisse principale.

Elle expédia tous les articles de la femme enceinte, annonça le montant et encaissa, mais Mélanie n’arrivait pas. Elle observait la porte des toilettes avec une lueur d’inquiétude dans les yeux. Elle ne comprenait pas l’origine de sa peur, mais ses entrailles lui hurlaient d’aller voir la jolie brune.

— Désolée, une urgence, ma collègue arrive.

Elle jeta un regard à Joe-le-crado.

— Et c’est pas uniquement pour vous faire chier, cette fois.

Elle se précipita vers les toilettes sous les marmonnements vexés des clients.

Lorsqu’elle posa la main sur la poignée, son cœur trembla sous l’effet d’une énigmatique appréhension.

Si tu entres là-dedans, tu vas crever. Ou pire.

Arrêtes de me pourrir la vie !

Elle baissa la poignée.

La porte s’ouvrit.

Un vieux lavabo couvert de taches noirâtres agonisait contre le mur d’en face. D’archaïques tuyaux rouillés serpentaient, indécis, le long des carreaux qui émaillaient la moitié basse du mur, puis plongeaient dans le carrelage décoloré du sol. La partie supérieure des murs s’égayait d’une peinture fanée, décorée de tags superposés indéfinissables et de numéro de téléphones à demi effacés. Christelle observa, quelques secondes seulement, sa dégaine rongée par les tourments de sa vie, au travers d’un miroir fendu en plusieurs éclairs qui donnaient à son visage les relents d’un tableau de Picasso bâclé.

Au sol, gisait une robe d’été, celle que la brune portait lors de sa course effrénée.

Christelle fixa son attention sur les deux portes closes d’un vert délavé, agrémenté de griffures profondes tailladées dans le bois. Elle s’avança et, derrière elle, l’entrée des toilettes se referma.

— Madame ? Vous allez bien ?

Seule, dans le silence oppressant, elle percevait le trajet du sang dans ses veines à mesure qu’elle s’approchait des toilettes.

Tchou Tchou ! fait le train de la mort qui te fonce en pleine tronche !

Christelle ignora la saillie de son autre voix intérieure. Les deux indicateurs de fermeture des portes étaient au vert, alors elle ouvrit lentement la première porte.

Si ce n’est un siège immonde et une odeur nauséabonde, elle n’y débusqua personne.

— Madame, je vais entrer, n’ayez pas peur. Je suis Christelle, la demoiselle de la caisse.

Elle poussa la seconde porte, terrorisée, mais n’y trouva que le toilette jumeau du premier. En bonus, une jolie merde qui flotte. Elle regarda la robe, toujours au sol, puis tourna sur elle-même.

Personne.

— C’est quoi ce bordel ?

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