Les raisons émiettées – chapitre 5

PAUL

Après le départ d’Éric, ma librairie ne fut plus jamais la même.

Sans le corps avachi de mon tendre ami, le siège recrachait l’incongruité de sa présence infondée. Il trainait là, comme un trait d’humour raté, l’arrondi d’une paire de fesses habituées imprimé dans le rembourrage de mousse sur lequel il s’asseyait. Les craquelures du revêtement dessinaient presque la forme contrariée d’une bouche prête à m’insulter, et deux trous très fins me toisaient comme des yeux suspicieux cernés d’avoir trop pleuré.

Le tabouret vide m’observait.

— C’est de ta faute ! hurla le meuble. L’amour, ça se déclame, bordel. Tu peux pas aimer pendant plus d’une dizaine d’années, sans jamais rien avouer. Regarde-toi, maintenant, englué dans ta tristesse. Ressaisis-toi, Paul, et va le retrouver.

Il n’avait pas tort.

Je quittai l’arrière de mon comptoir et m’arrêtai à mi-chemin de la sortie. Toutes les planches des étagères s’incurvaient en une moue accablée, et esquissaient, sur mes armoires estropiées, des visages aux yeux de papier. Des romans pas tout à fait fermés recrachaient des pages chiffonnées dont les mots noirs s’égouttaient au rythme lent des battements de mon cœur, mélodie de la mélancolie d’une journée brisée.

— C’est de ta faute ! crièrent les livres éparpillés. Il était bouleversé, apeuré. Et toi ? Tu l’as laissé se tirer. A portée de tes bras, toutes ces années, et dès l’instant où il a besoin de ton amitié, tu as ignoré ses larmes et ses peurs.

Je franchis la porte d’entrée, puis, à double tour, je fermai ma librairie. Un soleil bouillant se jeta sur mes épaules et je m’affaissai sous le poids de ce début de matinée. Le picotement des rayons sur mes bras dénudés me rappela la canicule exacerbée de cette fin d’été. Je regardai autour de moi, indécis. Où était-il allé ? Il avait hurlé le prénom de sa fille, dans un flot de larmes qui ruisselaient sur un visage terrifié.

Chez lui. C’était ce qui me paraissait le plus pertinent.

Alors que je me dirigeai vers la rue Henri Durre – qui avait tout d’une ruelle cabossée, à vrai dire -, une voiture hoqueta à toute vitesse sur les pavés. J’eus le temps de reconnaître Sophie Marquez, inexpressive au volant de son Dacia Docker grisâtre. Elle fonçait en direction de la forêt, visiblement très pressée.

Sur le chemin menant à la maison des Terrier, je croisai un oiseau posé sur un mur de l’enceinte en briques rouge d’une vieille maison abandonnée. Il sifflotait, d’un air abattu, le refrain bouleversant d’une chanson qui me retourna le cœur. Le piaillement aigu de l’oiseau fit monter en moi l’amertume de mes désillusions amoureuses, de cet homme qui n’était plus, jusqu’à celui qui n’avait jamais été. L’amour avait toujours été présent dans ma vie, mais rarement partagé. Je crois que je ressemblais à ce vieux yaourt au fond du réfrigérateur, qu’on observe tous les jours en ouvrant la porte, mais qu’on ne se décide jamais à prendre dans nos mains, et que l’on reporte toujours au lendemain. Au final, à quarante-neuf ans, sans amour et sans famille, on finit à la poubelle, gondolé et gonflé, comme un pot périmé.

— Cesse de te lamenter ! chantonna l’oiseau. Tu te morfonds, et tu pleures un homme qui est tout pour ton cœur. Va le rejoindre et déclame cette passion, car à seize ans comme à quarante-neuf, la vie est toujours plus agréable quand on est deux.

J’arrivai bientôt face à la clôture en bois impeccable qui ceinturait la maison d’Éric, puis poussai le portail resté entrouvert. Une large allée en gravier sombre, bordée de grosses pierres grises et entourée d’une herbe jaunie bien taillée, zigzaguait jusqu’à la porte d’entrée. Les murs en vieilles briques, aux multiples teintes qui tiraient vers un terne orangé, renvoyaient la chaleur du soleil comme une maison d’un bord de méditerranée.

Je frappai tout contre la porte, mais seul un silence éloquent me répondit.

A cet instant, je savais que l’absence de réponse n’était pas normale. Quand bien même je m’étais trompé et qu’il n’avait pas couru jusqu’ici en quittant ma boutique, sa fille devrait être ici. Nous en avions parlé, ce matin, avant l’arrivée de ce type bizarre.

Je frappai encore plus fort et, cette fois-ci, j’entendis une réaction.

Un choc, comme une chute, ou plutôt comme quelqu’un qui se cogne.

— Éric ? Lucie ? Vous allez bien ?

Pas de réponse.

Je frappai une dernière fois, mais retour à la case départ. Aucun son, aucun mot.

J’entrepris de faire le tour du propriétaire en m’aventurant dans le jardin qui cerclait la maison. Je m’approchais d’une première fenêtre parce qu’elle offrait une vue dégagée sur le salon. Le soleil éblouissant y dessinait de grands reflets difformes et j’aperçus mon visage dont les traits semblaient couler comme un ruisseau égaré. Ma peur émiettait les contours de ma tristesse et s’y insinuait, perfide, pour la dénaturer. Mon reflet se déforma, épousant d’improbables angles inhumains, et une demi bouche éclopée s’adressa à moi d’une voix caverneuse et distordue.

— Il n’est plus là ton ami, ton amour. Derrière ces murs, tu ne trouveras rien d’autre que la douleur de l’oubli et la disparition. Seul une nouvelle fois, seul comme à chaque fois.

Je dus poser mon visage contre le verre, entouré de mes mains, pour distinguer quelque chose dans la maison. Un fauteuil était renversé, et la porte de la cave, grande ouverte. Le sang dans mon corps pulsa un peu plus fort, car l’effet d’un objet qui n’est pas à sa place, comme un tabouret vide face à un comptoir de librairie ou le fauteuil retourné dans le salon d’un ami, est immédiat, et provoque en nous ce sentiment confus que quelque chose ne tourne pas rond.

Je tapai à nouveau pour me faire entendre.

Rien.

Je continuai donc mon chemin le long des murs de la maison, et bifurquai à l’angle d’un second mur. J’arrivai face à une autre fenêtre qui donnait une vision nouvelle sur le salon et la salle à manger qui le prolongeait. Cette fois-ci, le grondement dans ma poitrine s’amplifia, s’emballa et s’enroula dans une peur effroyable qui se dilua dans mon sang. Elle se propulsa jusque dans mes pensées, puis ma mélancolie laissa place à la terreur. La table, dont un pied était brisé et ensanglanté, était renversée. Les chaises s’éparpillaient tout autour, comme si elles avaient été propulsées dans le souffle d’une explosion, mais l’une d’entre elle était cassée tout contre un mur qui portait la trace d’un choc violent et des éclaboussures rouge sombre. Je restai figé quelques instants, sans savoir si je devais hurler ou rester calme. Une étrange impression me dictait que le silence serait la meilleure des options, alors je poursuivis mon incursion vers l’horreur.

Par l’arrière de la maison, j’approchai une fenêtre qui éclairait la salle de bain. Avant que je ne pusse y voir quoique ce soit, un grand chambardement sonore gronda à l’intérieur, comme une lutte titanesque. Je me précipitai alors, mais ne découvris une nouvelle fois qu’une pièce sens dessus dessous. De grosses traces de pattes étalées, rouge sang, griffaient le carrelage blanc. Une traînée sanguinolente esquissait un chemin macabre vers le couloir, et la porte tremblait encore d’avoir été bousculée.

Un cri d’effroi déchira mon cœur, celui de mon ami qui appelait à l’aide, un hurlement mêlé d’une insupportable douleur. Alors, je me précipitai à nouveau vers les fenêtres qui donnaient sur le salon et en brisai une à l’aide des pierres qui bordaient le chemin de graviers. A tâtons, je cherchai la poignée et ouvris la fenêtre. J’aperçus les pieds d’Éric glisser lentement vers la cave, laissant derrière lui d’immondes traces, répugnantes balises d’une voie funèbre en direction de terrifiants cauchemars.

— Éric ? Lucie ?

Aucune réponse ne vint.

J’entrai alors dans ce foyer qui, déjà à cet instant, n’en était plus un.

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