Les raisons émiettées – chapitre 6

DEUXIEME VICTIME

Elle observe son visage dans le minuscule miroir, coincé entre les déodorants Nivea et les serviettes hygiéniques Love & Green. Le verre est tacheté d’empreintes de doigts, grasses et dégoutantes, mais elle les ignore. Elle préfère se concentrer sur son reflet.

Elle se trouve belle.

Ses yeux verts, surlignés d’un eye-liner noir, pétillent au cœur d’un visage à la peau laiteuse. On en devine la douceur rien qu’en la regardant. Les courbes harmonieuses de ses joues, égayées d’un blush rose pêche, sont un appel aux caresses et procurent des frissons rien qu’à l’idée de les effleurer. Elle n’arrive pas à sourire, toutes ses pensées sont tournées vers l’évidence du moment.

Elle déteste son copain.

Bien sûr, il est beau et bien foutu, mais qu’est-ce qu’il est con ! Une soirée sans vodka, c’est une soirée sans moi. Il en a toujours sous le coude, des phrases stupides, comme si en ajoutant une rime à de la débilité profonde, on obtenait quelque chose de plus subtile et ingénieux. Et la voilà dans cette supérette dégueulasse à devoir acheter une vodka qui l’est tout autant, pour un type dont elle n’aime que le corps qui la fait jouir quand elle claque des doigts.

Elle souffle, exaspérée par le manque d’intelligence de l’homme qu’elle accepte dans son lit toutes les nuits, mais aussi pour ses goûts catastrophiques en ce qui concerne ses partenaires sexuels. Le physique, il n’y a que ça qui compte. Plus ils sont beaux, plus ils sont musclés, et plus elle prend plaisir à les utiliser. Les stimuli physiques sont l’apanage de ses relations. Comme on ne peut séparer la vodka de sa putain de bouteille, il est impossible de la dissocier des frissons charnels. Elle ne les obtient qu’en chevauchant du muscle saillant et des yeux bleus fichés dans un visage mannequin.

Elle sourit, enfin. Ses lèvres charnues dévoilent alors des dents parfaites, dont l’ivoire immaculé éclate sous le rouge à lèvres framboise qu’elle a minutieusement appliqué avant de sortir. Sa bouche est une invitation aux baisers passionnés, de ceux qui font tonner le cœur et brûler le désir. Elle recoiffe ses cheveux bruns, sous les lueurs des néons pâles, et y contemple les reflets dorés qui émanent de la lumière factice. Sur la pointe des pieds, elle essaie d’apercevoir ses formes apétissantes, moulées derrière les couleurs de sa robe d’été, mais rien n’y fait, ce miroir est bien trop petit pour qu’elle puisse s’y admirer tout entière.

Bien sûr, elle est belle et bien foutue, et elle s’aime plus que de raison. Ton cul, c’est du Nutella, je peux en bouffer à tous les repas. Un rire s’extirpe de sa gorge, malgré elle. C’est vulgaire et sexiste, mais elle doit bien avouer que son corps est une orfèvrerie remarquable. Elle ne peut pas s’admirer dans cette supérette de bouseux, mais ses courbes sont gravées dans sa mémoire. Son petit plaisir du matin, c’est de s’extasier devant sa nudité encore humide de la douche, d’observer la course frénétique des gouttes d’eau le long de l’arrondi de ses seins sublimement galbés. Tous les matins, elle tourne sur elle-même, toute excitée par sa propre chair sublime, et contemple le V de ses cuisses qui dirige, inéluctable, le regard vers son intimité déshabillée, puis dans sa joyeuse rotation de bonheur, elle se délecte de ses fesses rebondies, celles-là même qui font pirouetter les hommes — et même les femmes ! — lorsqu’elle défile dans la rue.

Rien que d’y penser, elle en oublierait presque que son copain est un con.

La bouteille de vodka.

Agacée, elle se dirige vers le rayon des alcools.

Un vieil homme se tient au milieu de l’allée, les mains dans les poches de sa veste noire. Il ne cherche rien, il la regarde, elle, mais il ne la dévisage pas, ni ne la convoite. Il ne fantasme pas. C’est un regard qu’elle ne connaît pas, et, surtout, qu’elle n’apprécie pas. Il affiche, sous ses yeux désintéressés qui palpitent d’un bleu lumineux, un sourire affreux, bien trop grand, comme s’il se forçait, ou plutôt comme si des épingles étaient plantées aux commissures de ses lèvres et se fichaient dans sa mâchoire afin que son sourire ne retombe jamais. Faut toujours faire gaffe avec les vieux, ils puent ou perdent la boule, parfois même les deux. Elle avance, à pas mesurés, en observant les rayonnages, mais elle veille à toujours voir les mouvements du type flippant à la périphérie de son regard. Elle pense aux muscles de son homme, mais, cette fois-ci, aucun désir ne vient chatouiller son corps, c’est bien leur puissance protectrice qu’elle aurait aimé utiliser à cet instant.

C’est un autre avantage des beaux gosses musclés, ils sont dissuasifs.

Elle arrive devant les bouteilles recherchées, et jette son dévolu sur une vodka Poliakov d’un litre. Le liquide dans les mains, elle observe quelques secondes le vieux tout bizarre. Il n’a toujours pas bougé, et il se trouve entre elle et la caisse. Elle hésite. Doit-elle passer à côté de lui, ou alors devrait-elle rebrousser chemin pour l’éviter ? L’une des nombreuses rimes ignobles de son copain explose dans sa tête comme une évidence : Si c’est compliqué, y’a pas de honte à se tirer.

Elle se retourne, s’avance pour quitter le rayon, loin de ce type qui lui met les nerfs en pelote. Tout va bi…

— Mademoiselle !

Au son de sa voix, de la neige tombe dans ses veines. Elle a froid sous la chaleur étouffante des néons, et un picotement parcourt son corps tout entier. Des pas claquent sur le carrelage jauni, s’approchent, et le bruit résonne, la pénètre, s’insinue en elle. Quelque chose grimpe dans ses entrailles, elle le sent grouiller dans ses intestins qui vibrent de douleur.

— Mademoiselle !

Une main noue des doigts rugueux dans la fraîcheur des siens. Le visage de l’homme en noir apparaît devant elle, et alors qu’il plonge ses yeux irréels dans son regard, l’indicible horreur qui s’agite en son sein atteint son estomac. Une sensation de gonflement, comme une boule de stress qui s’installe confortablement, lovée dans l’acide bouillant qui y crépite

— Ne vous inquiétez pas, ce sera bientôt fini.

Lorsque l’immondice atteint sa gorge, sa respiration se hache, et la terreur envahit son cœur. Elle comprend — elle sait — où cela se dirige. La chose veut franchir les portes de son esprit.

— Vous savez, je fais des choix. C’est tombé sur vous. Aujourd’hui, vous êtes la deuxième, mais il va m’en falloir bien plus.

Il tapote les joues de la jeune femme avec sa main libre. Son sourire est toujours figé dans cette position dérangeante qui hypnotise autant qu’elle révulse.

— Prête ?

L’air siffle à chaque inspiration difficile, mais bientôt la bête affamée se faufile dans sa nuque, jusqu’au verrou de sa raison.

— Mademoiselle, quelle est votre plus grande peur ?

Le verrou explose en un fracas qui obscurcit tout.

J’ai quatre-vingt-deux ans. Je suis assise dans un fauteuil à bascule, prisonnière, comme papa. Sauf que papa, lui, c’était un fauteuil roulant. Il n’avait pas choisi de se retrouver immobile, non, il n’avait pas choisi de passer ses journées à regarder des vieux films pourris à la télé. Quand maman s’est tirée, je l’ai abandonné aussi. Je ne voulais pas d’une vie comme ça, moi, condamnée à essuyer sa bave, à changer ses couches puantes, à l’habiller et à le mettre en pyjama comme un bébé de quarante-cinq kilos, même pas capable de babiller. J’étais une putain de bombe, bordel, j’avais ma jeunesse devant moi, qui m’attendait, qui m’appelait. Papa, lui, il n’avait qu’un cul plein de merde et la mort au bout du compte.

C’était normal de l’oublier, de passer à autre chose, de vivre ma vie.

Aujourd’hui, le reflet vintage de ma peau fripée me renvoie l’horreur de mes erreurs passées. Au fond, je ne regrette pas d’être partie, de l’avoir laissé, mais je m’en veux tellement de ne plus être revenue, de ne plus l’avoir serré dans mes bras, de ne plus lui avoir dit que je l’aimais… de ne pas lui avoir avoué qu’il avait été un père génial, que mes souvenirs d’enfance, ce sont mes bras autour de sa nuque, mes jambes sur ses épaules et le monde vu de bien plus haut que je ne l’aurais jamais espéré sur mes courtes pattes de gosse. J’ai quitté le lambeau de famille qu’il représentait, les restes rabougris d’une enfance que j’avais adorée.

Je t’aimais, mon papa.

Putain, comme je t’aimais.

Aujourd’hui, complètement nue dans mon fauteuil qui bascule, j’observe ce corps que j’idolâtrais, que j’ai aimé bien plus que tout ce que je t’ai avoué. Je le regarde, décomposé par le temps et l’absurdité.

Je veux mourir, que tout s’arrête.

Pardonne-moi, papa… pardonne-moi d’avoir été moi.

La jeune femme hurle. La bouteille de vodka tombe, se brise et éclabousse ses ballerines bariolées.

Elle regarde ses mains, d’ordinaire si douces, devenues rêches et desséchées, comme usées d’un labeur de plusieurs années. Elle baisse les yeux sur son décolleté, griffé de petites ridules disgracieuses.

Elle a besoin d’un miroir, elle doit se voir.

Elle repense au minuscule machin suspendu au rayon hygiène, secoue la tête, et prend la direction des toilettes. Alors qu’elle passe devant la caisse de Christelle, l’homme en noir éclate de rire. Elle enfonce la porte, à l’instant où Sophie Marquez passe à toute vitesse sur la place. Elle se précipite vers le miroir, s’agrippe au lavabo crasseux et plonge son regard dans ses propres yeux.

Des griffes.

C’est ce qu’elle voit, ou plutôt, ce qu’elle ne voit pas.

Des griffes délicates creusent, sur son beau visage, de longues rides subtiles. La jeune femme contemple, horrifiée, ces sillons du temps s’enfoncer dans sa chair, y tatouer les années à venir. Du bout des doigts, d’abord, elle effleure son front. Elle ressent la fuite de sa jeunesse, qui s’évapore par tous les pores de son corps, et, sous le touché habitué de ses mains, la douceur se voile d’une sécheresse répugnante. Paniquée, elle étire sa peau, lifting improvisé pour endiguer l’inéluctabilité, mais tout ce que l’instinct lui dicte est vain. La peau harmonieuse de sa nuque se détend et esquisse, sous son menton, les contours d’un hamac de chair et de vieillesse.

Impuissante, elle voit le temps œuvrer, détruire cette beauté tant aimée.

Les griffes lacèrent son décolleté et, même si elle sait ce qu’elle va y trouver, elle veut le voir de ses propres yeux. Alors, elle glisse les bretelles de sa jolie robe d’été, qui s’effondre et dévoile la vérité. Les rides et les plis serpentent le long de ses seins, dénaturent les angles harmonieux de leur galbe, et les lestent d’un poids qui les tire vers le bas. Des craquelures brisent la douceur, gravent les vergetures marbrées et signent l’acte de décès de sa poitrine parfaite. Son ventre plat se contorsionne, se gonfle, s’affaisse. Elle pleure et agrippe tous les bourrelets flasques, désarmée face au V gondolé cachant désormais des secrets qui ne seront plus jamais dévoilés.

La gravité l’appelle. Son visage, aussi sec que le papier, s’efface sous les boursouflures difformes qui se déploient, plis et replis d’une couverture qui voile sa jeunesse perdue. Ses beaux yeux verts, derniers remparts de sa raison, pétillent comme au premier jour, mais lorsqu’elle sert ses mâchoires, dans un geste de rage et d’infinie tristesse, quelque chose casse. Elle ouvre la bouche pour y glisser ses doigts fripés, et plusieurs dents tombent dans sa robe étalée.

Elle regarde son visage dans le miroir. Ses cheveux filandreux sont blancs, recroquevillés sur eux-mêmes, comme brûlés par ces décennies passées à toute vitesse. De colère, elle frappe son reflet, qui se fend sous l’impact. La silhouette recourbée de son corps enflé la plonge dans un mutisme béat. Son visage, découpé par les fissures erratiques du verre, se détache par morceaux entiers. Des lambeaux de peau tombent au sol, tristes confettis d’une vie qui s’achève ici, puis se dispersent en une poussière grise qui se dissipe dans le néant.

Son cœur s’arrête et, pendant quelques secondes, elle observe la créature immonde éparpillée dans le verre brisé, le dos courbé et bossu. La réminiscence d’un papa abandonné à son sort, dans un fauteuil tout équipé, est la dernière pensée d’une vie terminée.

Elle disparait.

Les effluves de poussières cendrées virevoltent dans l’air, puis se dispersent sous l’effet d’une brise immatérielle. Lorsque Christelle entre dans la pièce, ne reste de cette vie qui s’est achevée, qu’une robe d’été oubliée, posée sur des ballerines bariolées.

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