Les raisons émiettées – chapitre 7

ERIC

La porte de la cave s’ouvre d’un coup de museau tendre, mais affirmé.

Un énorme saint-bernard s’avance dans les lueurs ambrées du salon. Les ongles de ses grosses pattes touffues claquent sur le parquet. Il ne me regarde pas, non, il penche sa tête sur le côté pour apercevoir Lucie, blottie dans la sécurité fragile de mon dos. Son épaisse fourrure noire, tachetée de larmes blanches et mordorées, pendouille le long de l’imposante masse de son corps. La bête, lourde d’une centaine de kilos, m’arrive presque à la taille, et toise ma fille d’une moue interrogative, ses deux oreilles brisées levées en signe d’attention. Sa gueule gluante d’une bave poisseuse s’ouvre et se ferme, mécanique, laissant échapper une langue rosée dans un halètement sonore et dégoulinant. Ses babines s’étirent en un sourire qui me rappelle celui du vieil enfoiré de la librairie.

L’humain et le monstre se jaugent.

L’espace de cet instant est une bulle intemporelle qui fige le monde et enferme nos sentiments derrière les cloisons d’une appréhension primaire. Mes mains sont crispées sur celles de mon enfant, mon corps tout entier contracte le moindre muscle disponible, prêt à bondir pour notre survie. Durant toutes ces interminables secondes, le chien, lui, parait gentil. L’horreur du roman de King me revient, comme de la chique crachée contre le vent, et, avec elle, la mort de ma femme, dix-neuf ans auparavant. A cet instant, les traits de mon visage pleurent toute la peur de perdre à nouveau les plus beaux moments de ma vie.

La gueule cesse alors de sourire, et sonne le glas de ces secondes glacées. Se dévoilent aussitôt les dents, sous les babines retroussées, et, d’un air mauvais, un grognement rocailleux s’extirpe des profondeurs de cet enfer sur pattes.

Il bondit sur nous.

Les coussinets soyeux glissent sur le parquet, suffisantes secondes pour basculer sur le côté, en direction de la salle à manger. Je dérape en heurtant l’une des chaises mal rangées, mais poursuis ma fuite vers la porte d’entrée, la main de ma fille fichée dans la mienne.

Elle ne s’ouvre pas, fermée à clé.

Je régurgite un ignoble juron avant de me retourner. Le chien jette un regard noir et lâche de puissants aboiements qui crachent une écume blanchâtre et écœurante.

Il saute sur moi.

A nouveau, j’esquive d’un pas de côté, pourtant, cette fois-ci, Lucie ne me suit pas. Elle reste figée, apathique, hypnotisée comme un lapin qui contemple les lueurs des phares foncer sur lui. Je la tire vers moi, mais les imposantes pattes de l’animal heurtent sa poitrine et l’entrainent contre la porte. Nos mains qui se séparent me font perdre l’équilibre. Je chute dans le salon, emportant un fauteuil avec moi. Une lueur de velléité brûle tout à coup dans les yeux de mon enfant, qui repousse ce cabot dégénéré d’un coup de genou si puissant qu’il dérape à nouveau. Les ongles aiguisés du saint-bernard déchirent le pyjama de Lucie et emportent des lambeaux de peau qui zèbrent son ventre de sillons sanglants. Elle pousse un cri sourd, accompagné d’un putain circonstancier, puis décoche un coup de pied magistral dans le flanc du chien qui rugit de colère.

Elle court alors vers moi, mais une mâchoire se referme sur l’un de ses mollets.

Cujo secoue sa jambe, de gauche à droite, frénétique, comme un chiot qui joue avec une poupée de chiffon. Il tire de toutes ses forces, pour arracher le membre. J’attrape alors une chaise et, pendant que je la fracasse sur le dos de l’animal, ma fille s’effondre au sol. Elle hurle, effroyable crissement qui déchire mon cœur, elle expulse l’insupportable horreur et, moi, je frappe, et cogne, et frappe encore à l’aide des restes brisés du siège éclaté. Comme les fragments de bois n’ont pas d’effet, je m’en débarasse, puis donne, gorgé d’une horrible haine, des coups de pieds d’une extraordinaire violence. Je les accompagne d’une volée de coups de poings, puis je tire sur ses oreilles pour les arracher, si fort qu’il geint un couinement douloureux.

Pourtant, rien n’y fait, il ne lâche pas.

L’écume grasse de sa gueule prend des teintes pourpres tandis qu’il traîne mon enfant sur le sol. Elle essaie de s’agripper aux lattes de bois, affolée, et ne voit même pas la traînée de sang qui la suit. Je me lance tout à coup sur la bête, la fais basculer sur le côté, si bien qu’elle lâche finalement sa prise. Cujo se contorsionne, je vois ses dents écarlates s’entrechoquer devant mon visage. Je le retiens, de mes deux mains sur sa nuque, et sa mâchoire claque, macabre, devant moi, en vomissant une immonde crème rougeâtre. De grands yeux noires, complètement fous, fulminent une haine inhumaine.

La masse de son corps s’agite sous mon poids.

Il veut se libérer de mon emprise.

— Va t’enfermer dans la salle de bain !

Ma fille se relève et, cette fois-ci, s’exécute sans rechigner, en boitant.

Il s’en aperçoit.

Revigoré par la fuite de son gibier, il m’envoie valser d’un geste puissant de l’arrière-train. Je tente de garder mon équilibre mais finis par m’effondrer sur la table de la salle à manger, qui se brise sous l’impact. J’emporte avec moi toutes les chaises qui valdinguent comme les quilles d’un bowling barbare. Alors que je me relève, encore étourdi par ma chute, j’observe, impuissant, le chien foncer sur moi comme un bélier.

Il me propulse contre le mur.

Un siège explose lorsque je m’effondre sur lui. Un bout de bois transperce ma main dans une gerbe de sang qui éclabousse les murs. Un hurlement accompagne cette vision d’horreur, mais je n’ai pas le temps de m’apitoyer. Déjà, les pattes du chien s’acharnent sur la porte de la salle de bain. Il aboie, fou furieux. J’attrape le pieu improvisé planté dans ma paume, je le serre entre mes doigts valides, hésite une seconde, mais tire dessus en poussant un cri de rage déterminé. J’impulse immédiatement une course folle en direction du couloir, mais trébuche sur les débris de notre combat.

Quand je parviens à me remettre sur pied, un nouveau cri foudroie mon cœur.

Je me précipite dans le couloir et découvre la porte de la salle de bain ouverte.

— Non… non, non, non.

Lorsque j’y pénètre, Cujo s’acharne sur la gorge mutilée de mon enfant.

Je reste là, prostré.

Impuissant.

Interdit.

Fini.

Puis la rage reprend le dessus.

Je bondis sur l’animal et, à l’aide du bout de bois dans ma main intacte, je le poignarde.

Dans son dos.

Dans le flanc.

Encore.

Je frappe.

Je transperce.

Je plante.

Je sens la chair céder sous le bois, et chacun de mes coups crache des postillons de sang rubis qui repeignent les murs, pointillisme sanglant d’un artiste aliéné. Il n’y a plus rien, que cette horreur sur pattes, plus rien ne compte que la mort de cet animal absurde.

Je veux qu’il souffre.

Alors, je frappe, des dizaines de fois. J’y mets toute l’ardeur des passions les plus absolues. Il finit par desserrer son étreinte mortifère, et, dans un couinement de douleur, me donne un coup de patte qui balance mon arme à l’opposé de la pièce. Je m’effondre dans un coin.

Je n’ai plus peur. Tout est fini.

Cujo me regarde, d’un air désolé, presque triste. Sa gueule vermeil esquisse une moue empreinte d’un désarroi étonnamment humain. Par à-coups réguliers, l’une de ses artères vomit la vie qui s’éparpille sur le sol carrelé. L’animal lèche ses plaies, mais comprend bien vite qu’il n’y pourra rien. Il clopine en direction du salon, glisse dans une flaque de son propre sang, puis, plus loin, tout au bout du couloir, disparait de mon angle de vue en direction de la cave.

Le crépitement d’un gargouillis funèbre s’échappe de la bouche de Lucie. Je me précipite sur ma fille, pose mes mains sur sa nuque déchiquetée, stupide espoir d’un père qui contemple la mort du reste de sa vie. Ses yeux recrachent une indicible panique, virevoltent comme pour chercher le fil qui la retient à ce monde, puis se figent sur moi.

Elle me sourit, apaisée. Moi je pleure, dévasté.

Perdre son enfant, c’est la guillotine qui sectionne votre raison.

Tout me revient, avec un arrière-goût de fin.

Tu es dans mes bras, je suis complètement paumé. Tu gesticules, anarchique, tes petites mains qui s’agrippent à mes doigts. Tes cris stridents me glacent d’effroi, quand ils maudissent l’oxygène, les lumières, et ma peau nue contre la tienne. Je n’étais pas préparé à tout ça, je n’étais pas préparé à toi, toute seule contre moi. Maman ne te verra pas, pas une seule fois. Tu t’es construite en son sein, tu grandiras entre mes mains.

Le jour où ta maman est morte, je suis devenu papa.

Le jour où ta maman est morte, je t’en ai voulu, malgré moi.

Tu es devant moi, ton sourire incarne la pureté, cette beauté impossible à nier qui éclaire ma parentalité handicapée. Tu babilles des voyelles déformées, mais dans tes yeux, je vois ta maman. Mon amour est celui d’un mari qui s’accroche au passé, celui d’un homme qui n’a pas accepté. Tu poses tes petites mains erratiques sur la rugosité de ma barbe oubliée, et moi, je me rappelle les bras de ta mère comme la chaleur de mes plus belles journées.

Quand tu es dans mes bras, c’est elle que je vois.

Quand tu es dans mes bras, je t’aime pour ce que tu n’es pas.

Tu es au-dessus de moi, au bout de mes mains tendues vers le plafond de la chambre. Ton rire éclate dans cette maison qui a oublié le silence. Tu rugis de plaisir quand je te fais voler au-dessus de moi, petit avion de chair et de vie qui tournoie. Ton rire est une machine à laver qui bringuebale mes émotions, alors je pleure dans toute cette confusion. Je pleure car, pour la première fois, je t’aime sans condition. Je pleure aussi, car j’ai cessé de penser à elle pendant quelques secondes, comme si elle avait disparu, comme si elle n’existait plus.

Je déteste oublier l’amour qui t’a donné la vie.

Je te déteste de la remplacer, petit à petit.

Tu es face à moi, et tu grandis, dans l’ignorance de cette haine que tu nourris. Tu jettes une ombre sur ses souvenirs, prodigieuse éclipse qui assombrit ma vie. Mêlées d’un tendre amour et d’une colère amère, mes émotions s’entrechoquent et explosent, dans mon cœur qui s’ecchymose, mais les douleurs de cette vie dont tu m’as privé, se fanent sous tes rires émerveillés.

Les années passent et gomment son visage.

Les années passent et je tourne la page.

Dans tes yeux, elle me regarde. Sur tes lèvres, elle me sourit.

Dans tes bras, elle est tout contre moi. Dans mes mains, elle vieillit avec toi.

Je t’aime, mon enfant, malgré tout, malgré moi.

Je t’aime, mon enfant. Tu es tout, tu es toi.

Je pleure sans larmes, les mains crispées sur son pyjama déchiré.

Des sanglots desséchés accompagnent la mort de mon bébé.

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