Les raisons émiettées – chapitre 8

Il ressent quelque chose de confus, une absence, un vide.

Un trou noir.

Sa mémoire est une galaxie dont les réminiscences étoilées tournoient autour d’une singularité irrationnelle. Une partie de son esprit s’est effondrée sur elle-même, gigantesque masse de souvenirs noircis par leur gravité. Au-delà de l’horizon, les nœuds de sa mémoire s’étirent en lambeaux d’idées qui se diluent dans la singularité, là où les lumières se meurent. Le cœur du trou noir est vorace. Tout ce qui s’en approche, tout ce qui pénètre son ergosphère, est irrémédiablement aspiré. Julien sélectionne les souvenirs dont il ne veut pas, puis les pousse vers leur inéluctable disparition, dans les limbes désertés par la raison, là où l’inconcevable se réfugie.

— C’est fait, maintenant tu dois te reprendre, continuer ta vie. Sinon… tout ça n’aura servi à rien.

D’un geste de la main, elle désigna la petite cuisine de leur appartement.

Julien ne remarqua pas la gestuelle. Le visage fourré dans ses mains, il se focalisait sur sa respiration, comme il l’avait toujours fait dans les moments de stress intense. Les yeux clos, blotti dans le cocon de ses paumes, il ressentait l’air ambiant aller et venir dans ses poumons.

Première respiration. Il rassembla tous ses souvenirs atroces au même endroit, sombre recoin de son esprit où les lumières de la raison fusionnaient avec le néant. Les contours de la nuit passée s’effacèrent à peine le processus entamé. Des secondes, puis des minutes, se froissèrent sous l’impulsion de sa volonté.

Deuxième respiration. Les heures se morcelèrent en éclats incohérents, pièces esseulées d’un puzzle incomplet. Il ne comprenait déjà plus l’enchaînement elliptique du reste des évènements qui plongeaient vers l’horizon pour être dévorés à leur tour.

Troisième respiration. Les résidus parasites d’un souvenir qui n’en est plus un lui donnèrent la désagréable impression que quelque chose manquait, comme une sensation de déjà-vu, ou cette injuste sentiment de se réveiller un lundi, en pensant être dimanche.

— C’est ça, vas-y, dit-elle, tu y es presque.

Il ouvrit les paupières et contempla un instant les lueurs du jour au travers de ses doigts crispés sur son visage. Lorsqu’il libéra sa tête de l’emprise de ses mains, il était assis dans le canapé de leur appartement. Elle le fixait d’un regard intense et concerné.

— Tu vois, à deux, on y arrive.

Il sourit.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? répondit-il.

Elle sourit.

— Rien, mon ange. Il ne s’est rien passé. T’as toujours rendez-vous avec Christelle, ce midi ?

A l’évocation de cette femme, il ne put réprimer un grand sourire, sincère et innocent, comme le parfum enivrant d’un souvenir tangible et merveilleux.

— Je sais pas, je devais la rappeler ce matin.

— Appelle-la, va la voir, ne change rien à ce que tu avais prévu aujourd’hui.

— D’accord.

Elle déposa un baiser sur sa joue, et, sans le vouloir, y traça les restes fantomatiques d’un rouge à lèvre rosée. Amusée, elle effleura le visage de julien, puis du pouce, essuya les restes colorés de l’affection qu’elle lui portait.

— Je dois y aller, tu le sais ?

Il hocha la tête.

— Ça va aller, je peux te laisser ?

Nouveau hochement de tête.

— Je suis un peu confus, avoua-t-il. J’arrive pas… à me souvenir. J’ai dormi ici, cette nuit ?

— Je devrais rester.

— Non, non, ça va. Fais ce que tu as à faire.

— Certain ? Pas de regret ?

— Tu peux y aller, je te dis.

Elle se dirigea vers la cuisine, attrapa un sac poubelle qu’elle porta à deux mains, puis lança un dernier regard inquiet à Julien.

— Je fais vite. A tout à l’heure, Ju.

— A tout à l’heure, Sophie.

Lorsqu’elle quitta la pièce, un silence s’effondra sur les épaules de Julien. Il patienta, sachant pertinemment qu’elle était derrière la porte, qu’elle écoutait et s’inquiétait. Quelques secondes plus tard, ses talons claquèrent dans l’escalier, et, avec eux, s’en alla cette pression qu’elle distillait malgré elle.

Julien extirpa un smartphone bas de gamme de la poche de son jean, puis contempla un instant son reflet dans l’écran noir. Il se concentra sur la nuit dernière, mais rien ne vint, juste l’étrange sensation d’être resté éveillé trop longtemps. Il se sentait fatigué, accablé d’une douleur qui rampait dans ses bras, jusque dans ses mains, mais aucune image ne se superposait à ces impressions indistinctes. Etait-ce encore une perte de mémoire, ou simplement la rémanence dissolue d’un rêve trop réel ?

Ses absences se multipliaient, ces derniers temps. Il se trouvait au pic d’une crise violente qui ne pourrait bientôt que s’atténuer. L’accalmie se rapprochait, comme le soleil chaud de l’été qui baigne les décombres ravagées d’une ville inondée après la tempête. Il exhala un râle d’exaspération, puis sortit un paquet de cigarette et un briquet de son autre poche. Il en coinça une entre ses lèvres, prêt à prendre une bouffée de détente, mais bloqua un instant sur la main tremblante qui approchait la flamme.

Il ne tremblait jamais.

Son esprit était un infecte gruyère, mais son corps ne l’avait jamais trahi. Pourtant, sa main vibrait, incontrôlée. Epuisée, plutôt, contrecoup d’un effort si intense que ses muscles ne supportaient plus le poids d’une main levée. Les morceaux déchiquetés de sa mémoire renfermaient d’innombrables secrets.

Il alluma son tube de nicotine salvateur, frustré, et inspira sa première dose.

Il avait commencé à fumer un soir d’hiver, assis sur les marches de la maison de son meilleur ami. Il regardait la rue qui filait vers les champs qui les séparaient de Sebourg, une bière à la main, dans la fraîcheur du soir. Derrière lui, une musique tonnait au même rythme que les éclairs de lumières arc-en-ciel qui fusaient au travers des fenêtres.

Christelle l’avait rejoint, debout à côté des marches.

— C’est toi, julien ? T’es son meilleur pote ?

— Et toi, sa future ex ?

Elle avait ri, en toussant un nuage de fumée.

— Désolée, je dois reformuler : C’est toi, Julien ? Son connard de meilleur pote ?

— En chair, en os et en bière.

Il avait levé sa bouteille, pour trinquer, tandis qu’elle répliquait en effleurant le verre de sa cigarette.

— Pourquoi t’es tout seul ? Normalement, y’a que les fumeurs qui sont assez cons pour se geler les noix dans le froid.

— Les alcooliques aussi, apparemment.

Un rire commun se noya un instant dans le brouhaha sonore de la fête, puis Julien avait repris :

— J’avais envie d’être seul.

— Ah ! T’es un connard misanthrope.

— Plutôt un connard dépressif.

Elle s’était assise à côté de lui, le poussant d’un coup d’épaule ajusté.

— Oh pauvre chouquette ! Soulage donc ton petit cœur meurtri.

— J’ai pas particulièrement envie d’en parler.

— Tu sais, ça fait du bien de parler. En plus, en tant que future ex, tu risques de plus me revoir, c’est comme jeter tes souvenirs dans un trou noir, après c’est oublié.

— Je…

Il avait hésité. Lorsqu’ils avaient échangé un regard, il était tombé sous son charme. De beaux yeux bleus égayaient un sublime visage sans maquillage. Ses cheveux blonds, lissés en carré long, exhalaient un parfum sucré et exacerbaient cette moue espiègle qu’elle arborait, accompagnée d’un air de vieux chien battu.

Il avait finalement lâché un rire sincère, puissant, émouvant.

— C’est quoi cette tête, sérieux, Christelle ?

— La tête d’une femme qui sait extirper des informations des connards dépressifs.

— On s’en fout, ça va passer. Je peux essayer ?

Il avait alors désigné la cigarette dans la main de la jeune femme.

— T’as jamais clopé ?

Et elle lui avait tendu. Et elle avait souri.

La première sensation gomma les contours écharpés des souvenirs déjà disparus à cette époque. Elle les rendait moins douloureux, ou moins imposant. Elle lui permettait de se focaliser sur les bouts entiers et heureux de sa vie. Ce bonheur inattendu, c’était Christelle, surtout. Irrémédiablement, elle avait été associée à cet instant pur et sans douleur. Devenue cette bouffée de bonheur, insufflée à chaque sourire, elle n’était plus sortie de son existence, malgré les aléas amoureux de la vie de couple qu’elle menait avec son meilleur ami. Depuis lors, il fumait dès qu’il se sentait mal, et, dans les volutes bleuâtres nocives, se cachait le visage de son amie, découpé d’un sourire parfait, dessiné sur des lèvres enivrantes.

Il la chercha dans les contacts de son téléphone, et déclencha l’appel.

Son cœur toussota, comme une tondeuse qu’on démarre. A l’idée d’entendre sa voix, les souvenirs affluèrent dans son esprit, des instants bien précis, jamais effacés. Elle rit à une blague de son amant, un verre de vin blanc à la main ; elle danse en boîte de nuit, les yeux clos, bercée par une mélodie tout en basses ; elle court en musique, dans les allées du parc de la Rhonelle, à Valenciennes, sous les branchages touffus des arbres ; elle le serre dans ses bras…

— Quoi ?

La voix agacée de la jeune femme éparpilla ses souvenirs.

— Je… Je voulais…

— Accouche ! Je suis au boulot.

Des bruits de frottements accompagnèrent un étrange écho.

— On mange ensemble, ce midi ?

— Si tu veux, passe me prendre à midi trente.

Encore un écho, perdu dans un souffle volontaire, exaspéré.

— C’est quoi ce bruit ? T’es où ?

— Dans les chiottes. Je dois y aller, c’est le bordel aujourd’hui.

— On en parle tout à l’heure. Bon courage.

Mais elle avait déjà raccroché, sans l’écouter.

Quelque chose gronda en lui.

Il ne supportait pas les conversations bancales et expédiées. Discuter avec Christelle, c’était un plat savoureux, qu’on dégustait et appréciait, en prenant son temps, sans se presser. Une rumeur remonta ses veines, relents d’une colère inconnue, puis il balança son téléphone qui se disloqua contre un mur. Il hurla, un cri bestial qui expulsa toute sa douleur.

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