Les raisons émiettées – chapitre 1

PAUL

— Stephen King, c’est de la merde. A part décrire des paires de couilles qui se rétractent quand ses héros ont peur, il fait quoi ?

Ce type de cinquante-deux ans — trois de plus que moi — ne pouvait pas blairer Stephen King.

Tous les jours, il s’accoudait à l’accueil, face à moi, assis sur un tabouret miteux que j’avais rapporté de l’antiquaire de la rue de famars, juste pour lui. J’avais déplacé ma couenne jusque Valenciennes pour lui acheter de quoi poser la sienne et, désormais, il restait là, toute la journée, comme un pilier de bar aviné, à bavasser une farandole de mots et d’idées. Il déversait le contenu de ses pensées comme une femme étale celui de son sac à main à la recherche d’un paquet de mouchoir tant convoité. Souvent intéressant, parfois ennuyeux, il remuait de la tristesse d’un air blasé, trop plein de soupe oublié dans le fond de casserole de sa vie. De temps à autre, il rayonnait d’une joie communicative qui se traduisait en sarcasmes piquants ou en dérangeante ironie.

Tous les jours, je l’aimais pour ce qu’il était, mais aussi pour tout ce qu’il n’était pas.

Aujourd’hui, il avait décidé d’être hérétique. Je ne pouvais pas laisser ce crime impuni.

— Tu sais, Éric, venant d’un type qui aime bien Marc Lévy, je ne vais pas m’offusquer.

Il sourit et observa quelques secondes la petite librairie qui nous entourait. De grandes étagères bancales vomissaient des livres mal alignés, blottis les uns contre les autres dans une absurde tentative de cohésion. Je n’avais jamais aimé ranger, si bien que ma boutique recrachait tout le va-et-vient des milliers de clients qui avaient arpenté ces murs au cours des vingt dernières années. Le bordel dégoulinait de chaque centimètre carré de mon Bouillon de Culture. Les livres se soutenaient, en formant des A, des W ou de T inversés, certains reposaient au bord des étagères, comme des suicidaires sur le point de craquer, la plupart se fourraient tout au fond, camouflés dans l’ombre, par peur de découvrir le sort réservé à leurs amis. Le capharnaüm côtoyait l’enfer d’un système de classement décédé longtemps auparavant. A mes yeux, le rangement était l’apanage des gens qui n’ont rien d’autres à faire de leur journée, mais j’avais toujours eu une forte myopie, soulignée par mes lunettes dont les verres ressemblaient à des assiettes miniatures.

Éric se tourna vers moi.

— Tu devrais vraiment transformer l’accueil en bar, Paul.

— Pourquoi ?

— Ça permettrait d’apporter une réponse à la question que tout le monde se pose en entrant ici.

Je soupirai, mais je pressentais que la blague me ferait rire.

— Quelle question ?

— Est-ce que le proprio est vraiment un gros couillon ou est-ce qu’il est complètement bourré quand il range la boutique ?

Je ris, un peu consterné, un peu piqué dans mon orgueil, mais j’avais appris à assumer mes choix de vie depuis longtemps.

— Ça lèverait le doute, c’est sûr, confirmai-je.

— Pour les clients lambda, oui. Mais toi et moi, on saurait la sombre vérité. T’es un gros couillon.

— J’ai une surprise pour toi, mais ta méchanceté gratuite me fait hésiter.

— Oh, excuse-moi, tu sais bien que c’est pas gratuit. Je vais t’acheter un bouquin, comme chaque semaine. Ça te permettra de bouffer une soupe ou deux pour pas crever de faim.

Sous le bureau de l’accueil se cachait une bouteille de whisky japonais, du Nikka From the barrel. Je l’extirpai de l’ombre et la posai entre nous, avec deux petits verres dédiés. Rectangulaires à leurs extrémités, ils s’évasaient en une jolie courbe féminine à la peau translucide sur laquelle étaient tatouées des calligraphies japonaises noires et grasses. Mon ami sourit à pleines dents.

— C’est écrit quoi ?

— On s’en fout.

— Peu importe le flacon…

Alors que je remplissais les verres, la clochette de l’entrée carillonna. Un homme s’avança, puis referma, avec précaution, la porte branlante qui gémit un grincement étouffé par les étagères débordantes.

— Bienvenue au Bouillon de Culture, monsieur.

— Si vous cherchez un truc en particulier, ajouta Éric, il vaut mieux lui demander. Ça ira plus vite.

Il pointa les deux verres remplis de whisky.

— Il est toujours bourré, quand il range.

L’homme esquissa un sourire, mais resta planté sur le vieux paillasson trop rêche et tout aussi mort que ma classification. Les mains fourrées dans les poches de sa veste en cuir noire, son regard se fixait tantôt sur moi, tantôt sur mon ami. D’une soixantaine d’années, il portait, sous son blouson, un costume sombre, agrémenté d’une chemise grise impeccable, elle-même soulignée d’une cravate au ton tout aussi obscur que le reste de son accoutrement. La seule touche de couleur qui émanait de lui brillait dans ses yeux bleus étincelants, presque surréalistes.

— Ne l’écoutez pas, il lit du Marc Lévy et méprise le grand King. Je bois pour oublier qu’on peut être aussi con.

L’homme hésita, mais son attention se porta finalement sur Éric.

— Ça m’a toujours passionné, et, en ça, je rejoins le propriétaire de cette librairie fort pittoresque. Stephen King est un maître de la peur. Avez-vous déjà lu Cujo, monsieur ? Comment peut-on ne pas aimer le roi, quand on a vécu la peur, enfermé dans cette voiture avec une mère et son enfant, sous une canicule bouillonnante ?

— Pas lu, non, mais je parie que même le cleps a les couilles qui se rétractent dans ce bouquin.

Je ris de bon cœur. L’homme en noir agrandit son sourire, mais laissa passer quelques secondes avant de lui répondre.

— Non.

Il le fixa d’un air indécis, sans se départir de son sourire dérangeant. Il hésitait encore, ou il savourait. Ou alors, toute cette anticipation de l’horreur à venir l’excitait. Je ne le savais pas, et, aujourd’hui, je ne le sais toujours pas.

— Je vais faire un petit tour, conclut-il finalement.

A la fin de sa phrase, il se détourna, puis marcha jusqu’à disparaître dans les rayonnages tordus de ma librairie éclopée.

— T’as pas de client, remarqua Éric, mais quand t’en as un, c’est un vieux moisi tout chelou.

— Ouais, répondis-je, perplexe. T’as déjà lu, King, au moins ?

— Tu vas pas me lâcher, hein ?

Cujo, c’est un classique, quand même. T’abuse.

Il me lança un sourire plein de charme, un peu gêné et engloutit son verre de whisky.

J’avalai une gorgée du mien, avant de lui faire remarquer qu’il n’avait pas trinqué.

— Merde, tu vas devoir m’en resservir un.

Son espièglerie déclencha un sourire contagieux. De ses beaux yeux gris, il m’invita à le resservir, ce que je fis sans me faire prier.

Le vieux moisi tout chelou revint et claqua un livre sur le comptoir l’accueil.

— Je vous le prends.

Cujo, de Stephen King. Éric écarquilla des yeux ronds comme des billes.

— Putain, comment vous avez fait pour trouver un bouquin dans ce bordel ?

Mon ami écarta les bras, comme pour embrasser ce lieu, phare de mon existence pâle et routinière. L’homme gardait ce sourire figé, postiche facial qui cachait une monstrueuse difformité.

— Je suis attiré par la peur.

Il reprit le livre dans ses mains et le renifla comme un animal en pleine traque.

— Ce livre empeste la peur, ajouta-t-il. Dites-moi, monsieur, j’ai une question à vous poser.

Il s’adressait à Éric, d’un air sérieux et froid, mais toujours ce rictus aux lèvres.

— Je vais avoir besoin de mon avocat ? Parce que c’est super flippant la façon dont vous demandez. Ça et le fait de renifler des livres comme mon pote Marco renifle des petites culottes. Marco il est…

— Quelle est votre plus grande peur, Éric Terrier ?

Cette phrase coupa le caquet de mon ami, qui se recroquevilla sur lui-même et détourna le regard. On aurait dit une tortue dépourvue de coquille, mais qui tentait quand même de s’y cacher. L’homme en noir contempla quelques secondes l’effet de ses mots, puis tout sourire, presque guilleret, se tourna vers moi.

— Combien pour le livre ?

J’ignorai l’inconnu pour m’enquérir du bien-être de mon pilier de bar favori. Aucun mot. D’ordinaire si bavard, il regardait le vide, catatonique, le dos courbé sous le poids d’un malheur que je ne pouvais appréhender à cet instant. L’homme en noir frappa du poing contre l’accueil de toutes ses forces. Son sourire s’évanouit et deux yeux noirs me fixèrent, pleins de haine.

— COMBIEN POUR CE LIVRE ?

Une fois le prix énoncé, il posa un billet de dix euros sur le comptoir, puis une main sur la manche de l’homme qu’il avait terrorisé.

— Bonne nuit, monsieur Terrier. Et bonne lecture.

Il jeta le livre en face d’Éric, et s’en alla, comme il était venu, dans un tintinnabulement de clochette, mais, déjà, le compagnon de mes mornes journées pleurait. Il hurla le prénom de sa fille, juste avant de se précipiter vers la sortie.

Si j’avais su, à cet instant, je l’aurais rattrapé et serré dans mes bras.

Plus jamais je ne revis mon tendre ami.

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